Nature presque morte

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Les cadavres gisaient au fond de l’évier. Une douche froide les arrosa. Saisis un par un par des mains gantées de caoutchouc, ils furent retournés, frottés, rincés énergiquement sous l’eau. Pêchés depuis quelques heures seulement, le transport des corps dans le frigo du bateau, l’exposition sur la glace pilée de l’étal du poissonnier puis l’emballage dans le papier avaient été suffisamment rapides pour leur conserver un aspect très frais. Sébaste brillait toujours de sa couleur écarlate, les camaïeux de gris de Daurade, Cabillaud et Lieu noir rehaussaient la couleur sable des rayures de Rouget.

Ils furent ensuite alignés sur un torchon afin d’être essuyés, ce qui finit de donner à la scène un air de nature morte.

Le traitement des dépouilles commença par une double énucléation qui se fit par la pointe d’un couteau, auquel la cuisinière donna un petit mouvement de rotation, qui crissa un peu.

Puis commença l’ébarbage : un coup de ciseau bien aiguisé sectionna les nageoires, les ouïes, les barbillons et les épines osseuses. Rendus inoffensifs par l’ablation de leurs attributs prédateurs, les poissons furent ensuite tenus ventre sur le dessus par une main gauche bien ferme, tandis que la main droite commençait l’éviscération.

Piquant le bas du ventre avec la pointe d’un ciseau, une entaille de quelques centimètres en remontant libéra les entrailles grises et molles des poissons, dégoulinant entre les doigts de la cuisinière.

Pour finir, un coup sec asséné avec un gros couteau décapita les dépouilles et les détailla en gros cubes les plus longs. Congre se trouva ainsi débité en cinq morceaux, Cabillaud en trois. L’ossature très dure de Rascasse nécessita le réaffûtage du couteau.


Jetés dans une marmite dans le fond de laquelle chauffaient quelques cuillères à soupe d’huile, les morceaux tout juste tranchés rendirent toutes leurs eaux. Un feu vif fit évaporer jusqu’à la dernière goutte, entraînant le brunissement de la peau les recouvrant encore. La cuisinière surveillait attentivement cette étape, touillant fréquemment.

Après l’asphyxie et l’éventration, la décapitation, le démembrement et la brûlure, vint la noyade. Une eau chaude rougie de sauce tomate submergea les restes. L’ajout de sel, poivre et piment de Cayenne releva le tout.

La cuisinière resta à proximité de sa marmite ramenée à feu doux pendant une trentaine de minutes, qu’elle utilisait pour préparer la sauce rouille. Ayant assommé à grands coups de pilon une tête d’ail, elle battit frénétiquement jaune d’œuf et huile jusqu’à obtention d’une crème bien ferme. Elle la colora de jaune avec un peu de safran et la réhaussa de goût avec le reste du piment de Cayenne.

La fin était proche. La dernière torture se préparait. La cuisinière avait posé une passoire sur un faitout, surmontant le tout d’un moulin à légumes. L’écrasement commença. Le craquement des derniers os sous le passage de la petite plaque tournante du moulin à légumes, le chuintement des derniers sucs et jus exsudés des matières encore solides et l’écoulement de cette soupe dans le faitout ajoutèrent une musique qui fit venir l’eau à la bouche de la criminelle.. Heu… pardon ! la cuisinière !!!


La belle nappe brodée du dimanche fut sortie, ses plis bien marqués par le dernier repassage traversant toute la longueur de la table calendale. Sur une assiette de faïence, des petits pains grillés attendaient qu’on les tartine de sauce rouille.

On posa au centre de la table la soupière fumante et parfumée.

C’était en Provence, un soir de Noël.


Publié le 27/06/2026 / 2 lectures
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