Qui a tué Camille Doumeng ?

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Sur le moment, je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix. Une ferme retapée au bord du lac de Naussac, en Lozère, à deux pas de Langogne. J’ai déniché ce gîte sur Internet. C’était le plus mal noté. Mais pas à cause des lieux, mêlant le moderne à l’ancien, et plutôt agréables à regarder. Le salon, avec pierres apparentes, était immense. Il n’y avait pas d’armoiries, accrochées aux murs, mais le plafond était soutenu par des poutres épargnées par les insectes xylophages. Il y avait une acoustique de salle de concert, et chaque fois que je toussais, histoire de la tester, je grimaçais à cause de l’assaut des décibels volant en essaim. La salle de bains ressemblait à la cabine de pilotage d’un avion de ligne, et la chambre était minuscule, avec un lit qui grinçait méchamment rien qu’en y posant une valise.

Le bruit courait qu’un fantôme hantait la vieille bâtisse. Bruit confirmé par le propriétaire, un homme zélé qui m’avait fait immédiatement bonne impression.

« Je sais qu’il s’est passé des choses pas très catholiques, autrefois, entre ces murs, mais la modernité que je me suis efforcé d’ajouter au témoignage du passé, a tout gommé. Le fantôme est allé voir ailleurs. Pas un exil, non, une délocalisation. Des vieilles baraques, ce n’est pas ce qui manque, en Lozère. »

« Vous êtes sérieux ? »

« Vous en doutez ? »

Il m’avait donné les clefs – dans un grand sourire que je jugeai paradoxal – et s’était éclipsé après m’avoir fait un signe de la main en montant dans sa voiture. Signe qui évoquait plus un adieu qu’un au revoir, mais bon…

 

Les avis étaient partagés, sur Internet.

Les sceptiques voulaient vérifier sur place.

« Je suis sûr que c’est une façon perverse d’attirer une clientèle ciblée. Médiums et dingos de la tête. »

« Je connais un commerçant qui se plaint de son employé alors que tout le monde adore son pain. Le maire a rapatrié tous les gauchistes des villages voisins. Le boulanger, malgré sa crise de mauvaise foi, a dû embaucher. »

« C’est une manière détournée de refuser les enfants et les animaux. Les chiens flairent les fantômes à dix kilomètres. »

Il faut dire que le prix défiait toute concurrence. Une femme qui se vantait de parler aux morts, avait laissé un message au vitriol. Elle était partie avant la fin du séjour.

« Publicité mensongère. Il n’y a pas de fantômes. Très déçue. Heureusement, le proprio m’a remboursé les trois jours boycottés. »

J’ai haussé les épaules. Je détestais les médiums, les extralucides, la plupart de sacrés charlatans. Nés avec une boule de cristal à la place du cerveau. Pour moi, un fantôme, c’est un souvenir qui nous obsède lorsque le chagrin se nourrit de notre mémoire. J’en avais plein la tête.

 

Arrivé à destination, j’avais remarqué que de gros nuages gris chargeaient, flanc contre flanc, dans un ciel sur le point de saigner. Un troupeau de pachydermes fuyant un prédateur. Un jour, collégien attendant l’heure du cours, j’avais dessiné des smilodons qui traquaient un mammouth.

Mon prof de dessin, arrivé en avance, lui aussi, m’avait demandé à quelle espèce appartenaient ces grands chats aux dents comme des sabres.

« Ce sont des smilodons, monsieur. Pour une fois, c’est moi qui vous apprends quelque chose. »

« Si j’étais ton patron, je te donnerais une belle prime de fin d’année. »

« A la place, vous pouvez me faire cadeau d’une bonne note. »

Il ne m’avait rien promis. Monsieur Doumeng, le propriétaire du gîte, non plus.

« Vous avez, à ce point, envie de rencontrer un fantôme ? Il y en a de magnifiques spécimens en Ecosse. »

« Pourquoi chercher ailleurs ce qu’on trouve ici, en prenant sa voiture. »

« A propos, vous avez fait bonne route ? »

« Je connaissais le chemin. »

« Vous êtes déjà venu en Lozère ? »

« Par la pensée, oui. Il m’a suffi d’allumer mon ordi et de… »

Son portable a sonné.

« Je vous prie de m’excuser. »

Nous avons été incapables de retrouver le fil de la discussion.

« Si vous aimez marcher, il y a des fascicules, là,  sur la table basse. Des départs de randonnées. »

« Si j’aime marcher ? Oui, oui. Mais pas sur les sentiers de Margeride, plutôt dans ma tête. »

« A cause de votre métier ? »

« Vous avez deviné. Je suis écrivain. »

« Et vous avez pensé que mon gîte était une source d’inspiration ? »

« Je n’écris pas de romans d’épouvante, désolé. »

« Les fantômes ne sont pas tous affreux à regarder. »

« Qu’en savez-vous ? Vous en avez vu ? »

Il ne m’a pas répondu, se contentant de sourire, sa spécialité, apparemment.

 

*

 

Cette nuit-là, la première sous ce toit, j’ai rêvé de monsieur Buttin, mon prof de dessin, au collège. Pas de fantôme alors que le ciel s’abandonnait aux étoiles. J’en avais pourtant imaginé un, perché sur une poutre, qui s’apprêtait à sauter dans le vide, comme dans une piscine. Je m’étais endormi, l’oreille aux aguets. Je n’ai eu droit qu’à deux ou trois détonations. Le tonnerre, au loin, menaçait de se rapprocher du lac. C’était courant, au mois d’août, à cette altitude. Les coups de canon étaient tirés à blanc.

Je ne me rappelle plus combien de fois j’ai rallumé la lampe de chevet dans le but de surprendre une ombre vagabonde. Elle était impressionnante, en forme de champignon. Mais que se passait-il dessous, quand j’avais le besoin de me plonger dans une profonde nuit ? L’ampoule grésillait, mais il était hors de question de m’en plaindre à monsieur Buttin.

Je n’avais pas vraiment envie de travailler. J’avais pris mon ordi sans grande conviction. J’avais décidé de changer d’air pour une petite semaine. Mais si l’inspiration guidait mes doigts… Il m’était arrivé de me plonger dans une ambiance nouvelle qui m’avait influencé au point de rester enfermé une semaine durant, à écrire tel un forcené.

Je connaissais la Lozère de réputation. J’avais vu un reportage sur la Bête du Gévaudan, à la télévision. Je n’y avais jamais mis les pieds.

« Tu pars passer quelques jours en Lozère, petit veinard ? Tu ne vas pas le regretter. Là-bas, même les vaches te disent bonjour. »

Raoul, mon ami d’enfance, ne prenait jamais de vacances.

« Je n’aime pas les femmes bien en chair qui mâchent tout le temps un chewing-gum. » lui ai-je rétorqué en me retenant de pouffer, ce qui me fit postillonner.

Je lui avais demandé s’il voulait m’y accompagner, auquel cas j’aurais laissé l’ordinateur à la maison.

« Tu n’y penses pas ! Et ma librairie… Qui va vendre tes bouquins si je ferme ? »

« Je ne sais pas comment je dois le prendre. »

« Avec le sourire. »

Je me suis exécuté.

 

Monsieur Buttin…

J’en ai rêvé, oui.

La sensation de me vautrer dans une réalité pêchée au cœur du passé.

Une question s’imposait. Pourquoi lui ? Pourquoi pas une jolie femme, chapeautée de paille, une fleur des champs câlinée du bout des lèvres, ses brebis broutant l’herbe tendre ?

Parce que, en Lozère, c’est surtout un monde de bovins ?

Je me suis ébroué.

Je venais de bondir hors du lit qui grinça méchamment.

Le passé, lorsqu’il est lointain, fait peur. On l’a tellement poussé tout au fond d’un placard…

Pas question qu’il en ressorte sans notre permission. Seule la nuit possède la clef de notre mémoire.

 

Monsieur Buttin avait pris l’habitude de simuler la surprise alors qu’il savait pertinemment que je m’installais dans sa classe bien avant les autres collégiens qui profitaient de la mixité, dans la cour, en attendant l’heure. C’est lui qui m’avait conseillé de choisir l’écriture plutôt que le dessin. En plaisantant, il m’avait dit que, pour draguer les filles, les mots étaient plus efficaces que les images.

« Mais, monsieur, c’est le prof de français qui… »

Il m’avait interrompu.

« Franck, l’objectivité n’est pas forcément une qualité. Mais je ne peux pas m’empêcher de l’être, objectif. Je vois bien que vous vous passionnez pour l’écriture. C’est plus fort que vous, vos dessins sont toujours légendés avec talent. J’avoue que vous êtes doué pour caricaturer toutes choses, mais je suis sûr que vous êtes capable de dessiner aussi avec les mots. »

Et il m’avait parlé d’un collégien qui partageait mes qualités. Monsieur Buttin faisait ses premiers pas de prof titulaire. Le bizutage l’avait profondément marqué. L’ado avait participé au fignolage d’un portrait-robot après avoir été témoin d’une scène d’agression dans la rue. Un homme avait violenté une femme avant de prendre la fuite.

« Et il est devenu écrivain ? »

« Non. Artiste peintre. »

 

J’ignore pourquoi la lampe de chevet me fascinait autant. Elle ressemblait à un gros cèpe, avec son drôle de chapeau en forme de béret basque. Je l’avais dessinée sous toutes les coutures. J’avais remarqué que, chaque fois que mon crayon crissait sur le papier, elle cessait de clignoter.

« Tu me lances de ces œillades… De quoi réveiller un mort… Mais je suis vivant… bien vivant. »

Il m’arrivait de lui parler. Puis j’allais m’asseoir devant mon ordi et…

Et j’étais incapable de dégainer une phrase de plus. L’écran faisait la grève des petites fourmis destinées à remplir l’estomac du tamanoir qui sommeillait au cœur de mon imaginaire.

Je retournais alors dans la chambre et sollicitais une nouvelle fois le sommier, crayon en main.

« Tu sais, ma belle, ce serait mieux si tu m’inspirais des mots plutôt que des coups de crayon. »

« On ne peut pas tout avoir. »

J’ai sursauté.

L’acoustique s’était révélée à mes oreilles, tel un miroir grossissant. La voix se déplaçait sans cesse, en orbite autour de ma tête. La caméra de Lelouch n’eût pas fait mieux. Le silence est revenu et j’en ai été fâché au point de le maudire.

« Toujours là quand on ne t’appelle pas ! Pourquoi ne viens-tu jamais,  la nuit ? »

La lampe s’est mise à clignoter alors que je n’avais pas pressé le bouton qui lui permettait d’exprimer cet étrange langage morse.

J’ai avancé ma main, comme pour caresser un chien. La nuit a mangé la chambre et j’ai entendu ses dents dévorer chaque mètre carré avec un appétit d’ogre.

« C’est toi, le fantôme qui hante ce gîte ? Les autres ont cru voir un hologramme vêtu d’un suaire. Ils en sont encore à imaginer les revenants comme dans les romans de quai de gare, quand l’un des auteurs se risque à créer un personnage qui sème la terreur dans un train. »

Je me suis allongé sur le lit en évitant de le faire grincer. Pas question de déranger le silence. Il pourrait m’en vouloir et se venger en déchirant l’espace pendant que je dormais.

 

*

 

La nuit m’a parlé.

Je me suis adossé à l’oreiller après avoir ouvert les yeux mécaniquement, comme sous l’effet d’une douleur. Je n’avais pas grimacé, je n’avais pas mal. Pas encore l’âge d’avoir des crampes. De toute façon, je venais à peine de m’endormir. La sensation, néanmoins, d’avoir passé plusieurs heures dans l’inoffensif coma de l’homme qui régénère ses cellules.

La nuit m’a dit bonsoir.

« Mais… c’est plus de minuit. »

« Bonjour alors. »

Je m’apprêtais à allumer la lampe en tâtonnant.

« Comment savais-tu que c’était plus de minuit ? » me demanda-t-elle.

« J’ai dit ça comme ça ! »

Un soleil a pénétré dans la chambre sans que je fasse le moindre geste pour solliciter sa lumière. Le « champignon » irradiait.

C’est le moment que choisit un violoniste pour faire danser son archet. Si seulement j’avais un voisin… Je ne m’inquièterais pas pour ma santé mentale. Etais-je victime d’une hallucination auditive ? D’un mirage de mélomane ? Pas l’habitude de respirer autant d’air pur. A force de humer les genêts, à deux pas du gîte, m’étais-je enivré ?

Des triolets, maintenant. Un virtuose en plein exercice.

Au cœur de la nuit ?

Le silence boudait.

Se prenait-il pour une diva ?

« Dis, l’écrivain… dessine-moi un violon ! »

« Qui est là ? »

La voix me sembla si proche.

J’étais réveillé, pas la peine de crier.

Le retour du silence, ce cabotin, me sauva la vie.

Je me suis rendormi.

 

Il pleuvait, ce matin-là, le quatrième. Que faire de beau ?

Randonner, un parapluie à la main ?

Regarder la télé ? Ecouter la radio ? Téléphoner à Raoul, mon ami d’enfance, qui me demanderait tellement de détails sur mon séjour que je serais obligé de raccrocher sans préavis ?

Je me suis mis au travail, imitant un pianiste se croyant assez en forme pour renoncer, un temps, au travail des doigts. Devant l’ordi, je les ai fait craquer, histoire de satisfaire mon public, mes personnages qui s’impatientaient. Et de taquiner le silence.

J’avais des applaudissements plein la tête et je m’apprêtais à attaquer une sonate jugée injouable.

Il y a eu un bug. L’écran s’est immédiatement rallumé et le fond d’écran avait changé. L’encrier avec une plume s’y abreuvant avait été remplacé par la lampe de chevet.

Après l’hallucination auditive… j’avais droit, maintenant, à une vision. J’ai cligné plusieurs fois des yeux et l’image a disparu. Elle a été remplacée par le visage figé d’un homme au sourire lumineux. L’image bougea. Il brandissait maintenant un archet, à la manière d’un chef d’orchestre, en montrant ses dents abusivement blanches.

Le son du violon me parvint au moment où je m’y attendais le moins.

L’homme parla en me fixant.

Je suis tombé à la renverse. Je m’étais crispé et la chaise avait refusé de supporter plus de pression.

Je me suis redressé à la suite d’un vertige. J’ai tâté mon crâne. Point de sang ni de bosse.

L’ordinateur s’était éteint.

Je me suis précipité dans la chambre. Une intuition.

La lampe de chevet avait été déplacée. Elle tutoyait le vide. Je lui ai évité une chute qui l’eût méchamment éparpillée.

« Merci. Chaque fois que l’autre zouave se montre, je perds l’équilibre. Je déteste le violon. Ça fait vibrer mon ampoule, et elle imploserait si… »

Je suis parti en courant. Au passage, j’ai attrapé mon portable qui trônait sur la table basse, parmi les fascicules. Parvenu dehors, j’ai appelé monsieur Doumeng, le proprio.

« Je peux vous être utile ? »

« Le fantôme… »

« Il est de retour ? »

« C’était un violoniste, n’est-ce pas ? »

« Oui. J’en déduis qu’il s’est montré. »

« Il s’est surtout fait entendre. Mais il y a autre chose. La lampe, dans la chambre… »

Je luttais pour ne pas bafouiller.

Un ange est passé. C’était un papillon. Il s’est posé sur un narcisse. Grâce à lui, j’ai repris totalement mes esprits.

« Je vous écoute. »

« La lampe… elle m’a parlé. »

Le papillon s’est envolé.

« J’arrive ! » lança le proprio.

 

Je n’ai pas attendu longtemps.

Il s’est pointé à vélo. Il ne m’a même pas dit bonjour. Il m’a devancé dans le gîte. Une fois à l’intérieur, il a caressé les pierres apparentes.

« Vous n’avez pas remarqué ? Elles sont glacées. Et nous ne sommes pas en hiver, loin de là. C’est la preuve qu’il est revenu. »

« J’entends bien, mais la lampe… »

« La lampe, c’est autre chose. C’est pour ça que je suis venu sans tarder. J’habite à cinq cents mètres, un chalet tout en bois et à l’écart du monde, sauf en été. Je vis en ermite. J’ai hérité cette ferme de mon grand oncle, et je l’ai, en partie, retapée. Il l’habitait dans les années 50. Un agriculteur très apprécié en Margeride. Il s’occupait des bêtes blessées ou trop vieilles pour la viande ou le lait. Il y avait une bergerie, mitoyenne, que j’ai transformée en gîte. Un brouillon. J’ai commencé à le louer et j’ai renoncé après qu’il y a eu des problèmes avec ce violoniste venu s’y ressourcer à la suite de nombreux concerts qui l’avaient épuisé. Alors j’ai décidé de moderniser la ferme, de démolir l’ancienne bergerie, et de me trouver un chalet, pas trop loin, au bord du lac. Amusant de voir des mecs bâtir à côté d’autres qui détruisent en faisant très attention à ne pas faire de vagues. Des chalets, il y en a un peu partout, sur le pourtour. Je m’y sens bien. Je viens de la ville, comme vous, je crois. Des pêcheurs, essentiellement, les occupent. Comme les cabanons du grand sud. »

« Vous entendiez le violoniste depuis le chalet, vous vous en êtes plaint, il vous a menacé de son archet, et vous l’avez flingué. »

« Vous avez beaucoup d‘imagination. »

« Normal, je suis écrivain. »

« Je l’ignorais. »

Une fois n’est pas coutume, son sourire me parut crispé.

« Et si vous me parliez de la lampe… »

Il s’était assis sur le canapé. Je n’ai pas osé lui proposer à boire. C’était trop tard pour le café, et trop tôt pour l’apéro.

Je l’ai écouté comme un enfant, le soir, qui gobe les paroles de son grand-père, venu l’endormir avec ses bobards.

Sauf que là, c’était probablement la réalité.

 

*

 

« La lampe… je l’ai ramenée d’un vide-greniers à Langogne. Je l’ai trouvée originale. Elle m’a immédiatement plu. Un coup de foudre. Le mec m’a fait un prix parce qu’il a senti que j’étais sous le charme. »

« Je parie qu’elle avait appartenu à une femme. »

« Comment le savez-vous ? »

« J’avais une chance sur deux. »

« C’était la lampe de sa femme. Elle l’avait cassée à l’issue d’une dispute qui avait préludé à leur divorce. Il avait ramassé les morceaux un par un et les avait recollés de façon à lui redonner une apparence relativement présentable. »

« Mais… je n’ai vu aucune fêlure. »

« Faut croire qu’il avait bien bossé. »

« S’il avait pu se rabibocher avec son épouse comme il a recollé les morceaux… »

« L’esprit de cette femme était restée scotchée à cette lampe. Le brave homme m’avait tout raconté sans que je le lui demande. Ses yeux étaient remplis de larmes. J’ai décidé de la garder pour le gîte après qu’elle m’avait empêché de dormir, plusieurs nuits de suite. Elle disait qu’elle avait besoin de donner la lumière à un homme qui ressemblerait au sien. Je n’ai même pas été étonné qu’elle parle. A l’époque, j’avais la tête pleine de discours. Il semblerait que ce soit le cas avec vous. Avez-vous la tête pleine de discours ? »

« Si vous saviez… Mais le rapport avec le violoniste ? »

« Pas grand-chose. Juste qu’elle était mélomane. Elle m’avait souvent reproché d’écouter des bêtises à la radio. J’avais, pour habitude, de laisser le poste allumé, la nuit. Même pendant que je dormais, je détestais le silence. Ce satané médecin qui m’avait conseillé, pour mes acouphènes, de baigner dans le bruit. Quand le fantôme du violoniste s’est manifesté, elle a craqué. »

« Mais… il est mort comment, le virtuose de l’archer ? »

« Suicide. Il essayé d’imiter le chant des grillons avec son Stradivarius. Il a échoué. Il ne l’a pas supporté. »

« Et il revient régulièrement hanter le gîte. »

« Pas forcément. Personne n’est visé. Il a juste besoin d’occuper la place. Manque de bol, la lampe a maintenant la musique en horreur. Ça crée un malaise qu’un être vivant ne peut supporter sans se sentir agressé. Mon grand-oncle ne croyait en rien, lui. Je me demande si… »

Le brave homme prit sa tête entre ses mains.

« Si ? »

« S’il n’était pas un peu sourd. »

Je n’ai pu me retenir de sourire.

« Allez, je vais vous laisser. Je suis prêt à vous rembourser la moitié du séjour si ça continue. C’est l’inconvénient de payer d’avance. »

Et il me rendit le sourire. Le sien était tout de même plus professionnel que le mien.

Au moment de quitter les lieux, il se retourna et me tendit sa carte de visite.

« S’il y a le moindre problème, autre que celui que nous connaissons, venez me voir. Il m’arrive de ne pas répondre au téléphone. Je passe mon temps dans le potager. Mon adresse ne figure pas sur le site Internet. Je suis très méfiant, j’ai un confrère qui a été cambriolé. »

« Pas de problème. »

« A propos. Vous comptez raconter l’histoire de ce violoniste jaloux des grillons ? »

Il ne me laissa point répondre.

« Si c’est le cas, je veux bien un opus dédicacé. »

Je n’ai pas répondu. Et j’avais usé mon stock de sourires forcés.

 

Ce soir-là, je me suis couché en évitant de regarder la lampe de chevet. Je la devinais capable de me narguer en clignotant au cœur de la nuit. J’ai eu envie de siffloter un air de violon, mais je m’en suis abstenu. Je ne connaissais que La Méditation de Thaïs, l’opéra de Massenet.

Le courage m’abandonna lorsque le sommeil me prit dans ses bras. J’ignorais que Morphée fût, à ce point, bodybuildé.

Un bruit me secoua, m’éjectant d’un bonheur horizontal dans lequel je me vautrais avec délectation.

La chambre était illuminée – je me rappelais pourtant avoir mis le lustre sous l’éteignoir. Il s’était métamorphosé en soleil de nuit.

La lampe de chevet s’était fracassée sur le sol carrelé.

Avait-elle essayé de venir murmurer à mon oreille ? Un faux mouvement et…

Elle n’avait pas l’habitude de se déplacer.

J’avais dû parler en dormant. Elle voulait certainement mieux capter mes dires. Des mots doux destinés à une sirène, dans un songe digne d’Ulysse… Elle avait cru qu’ils lui étaient destinés.

Les morceaux étaient éparpillés dans toute la chambre. L’un d’eux avait percuté la glace de l’armoire, et l’avait lézardé.

Dans le brouillard, j’ai récolté les morceaux et les ai rassemblés sur la table de chevet. Paradoxalement, l’ampoule était intacte – elle avait roulé sous le lit.

 

J’ai attendu l’aube en dessinant un violon.

J’ai senti que des morceaux de lampe vibraient.

Je les avais imaginés se regroupant en un magma lumineux, avant de regagner, chacun, sa place. Il me reviendrait l’honneur d’ajouter ma pierre à l’édifice : l’ampoule.

J’avais même prévu d’utiliser mes lunettes de soleil.

Je comptais apporter la lampe au proprio. Peut-être saurait-il reconstituer le puzzle, qui sait ?

A 9 heures, sans même avoir bu un café, j’ai pris la direction du chalet.

J’ai toqué à la porte, au risque de m’enfoncer une écharde dans le poing : pas de réponse. Je lui ai téléphoné : silence radio.

Je suis passé par-derrière. Le mur du jardin était bas, je l’ai enjambé. J’ai slalomé entre les pieds de tomates tuteurés.

Camille Doumeng était allongé sur son canapé.

Une affreuse odeur de bois me fit grimacer.

Ses cheveux fumaient.

Il avait été électrocuté.

Avait-il essayé d’éteindre la lampe qui trônait sur une table basse, à côté d’un verre vide qui sentait le whisky ?

Ma main a tremblé lorsque j’ai appelé la gendarmerie.

J’ai pris la direction du lac, à une vingtaine de mètres, et j’ai jeté le sachet plein des morceaux de la lampe du gîte dans l’eau grise tandis que le soleil se levait timidement sur la Margeride.

Un héron cendré me survola.

Son ombre m’absorba.


Publié le 02/06/2026 / 4 lectures
Commentaires
Publié le 02/06/2026
La Margeride est un paysage beau et un peu inquiétant. Pas étonnant que cette histoire captivante s’y joue…
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