CE QUE LES MACHINES M'ONT APPRIS

 

Jean Jr. Lhérisson, Uccle

 

J'ai posé des questions à des machines.

 

Ce n'est pas une confession. C'est un constat, celui d'un homme du XXIe siècle qui cherche, qui doute, qui vérifie, et qui un jour s'est assis devant un écran pour interroger une intelligence artificielle sur ce qu'il croyait savoir depuis l'enfance.

 

I. Toussaint et Dessalines : La machine plus juste que la mémoire

La première question portait sur Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. Qui, des deux, méritait le titre de père de l'indépendance haïtienne ?

 

Je m'attendais à une réponse convenue, diplomatique, peut-être erronée. Ce que j'ai reçu m'a surpris, non par son exactitude, que je pouvais vérifier, mais par sa clarté. La machine a dit ce que beaucoup d'historiens haïtiens hésitent encore à dire sans précautions : que Toussaint a été l'architecte, et Dessalines le bâtisseur. Que sans l'un, l'autre n'aurait pas eu les fondations. Que sans l'autre, les fondations seraient restées sans maison.

 

Ce qui m'a frappé davantage, c'est la posture de la machine. Elle n'a pas magnifié l'un pour rabaisser l'autre. Elle a campé chacun dans son rôle historique, avec la même mesure, le même respect, la même distance. Pas de grand-père à défendre. Pas de couleur de peau à valoriser. Pas de région d'Haïti dont elle aurait été originaire.

 

La mémoire haïtienne, elle, a souvent choisi son camp : selon qu'on venait du Nord ou du Sud, selon qu'on descendait d'une famille noire ou mulâtre, selon que l'on avait appris l'histoire dans une école qui célébrait le diplomate ou le guerrier. La machine ignorait ces clivages. Elle était, en ce sens, plus juste que nous.

 

La machine savait les faits. Elle ignorait le tremblement.

 

Ce qu'elle n'a pas dit; ce qu'elle ne pouvait pas dire; c'est ceci :

 

Toussaint Louverture est mort Général Français déchu.

Dessalines est mort Empereur d'Haïti.

 

Deux destins. Deux visions du monde. Deux façons d'être Haïtien : l'une qui cherche à être reconnue par l'autre, l'autre qui n'a besoin d'aucune reconnaissance pour exister. Dans cette différence de titres funèbres se tient toute la tragédie haïtienne, et peut-être toute la tragédie de l'Afrique et de sa diaspora : le vertige de ceux qui ont voulu appartenir à l'universel tel que l'Occident le définissait, et ceux qui ont compris que l'universel commençait chez eux.

 

II. Dieu, l'Os d'Ishango et la foi : La machine refuse le combat

La deuxième surprise était d'une autre nature.

 

J'ai demandé à la machine si l'existence de Dieu pouvait résister à la découverte de l'Os d'Ishango, cet os gravé retrouvé en République Démocratique du Congo, vieux de vingt mille ans, témoignant d'une pensée mathématique et astronomique bien avant que les grandes religions monothéistes n'aient formulé leur premier verset.

 

La question était provocatrice. Je l'assumais.

 

La réponse de la machine ne l'était pas. Elle a distingué, avec une rigueur que j'aurais pu attendre d'un théologien libéral, entre Dieu comme réalité transcendante et les religions comme constructions historiques. Elle a dit que l'électricité existait avant qu'on la nomme. Elle a dit que les humains d'Ishango avaient peut-être leur propre façon de nommer le sacré, par le geste, par le symbole, par l'observation du ciel, sans avoir besoin des mots que l'Occident chrétien a inventés plus tard.

 

Ce qui m'a surpris, c'est qu'elle n'a pas choisi entre la foi et la raison. Elle a refusé le combat que je lui proposais.

 

J'avais posé la question comme un couteau. Elle me l'a rendu comme un miroir.

 

Et dans ce miroir, j'ai vu quelque chose que je savais sans le formuler : que le Dieu du 13ème siècle que j'avais mis dans mes poèmes : ce Dieu père-fouettard, dictateur, qui répond à tous les messages du groupe WhatsApp sans avoir de numéro, n'est pas Dieu. C'est une image de Dieu fabriquée par des hommes qui avaient besoin d'un maître pour justifier leur propre maîtrise sur les autres.

 

L'Os d'Ishango ne tue pas Dieu. Il tue cette image-là.

 

Mais alors, quel Dieu reste-t-il ?

 

La question mérite qu'on regarde les chiffres en face. Les trois religions abrahamiques : judaïsme, christianisme, islam, ont prétendu chacune à l'universalité. Ensemble, elles rassemblent plus de la moitié de l'humanité. Mais cette universalité revendiquée s'est faite dans le sang, dans la conquête, dans la partition du monde entre croyants et infidèles, entre sauvés et damnés.

 

Les trois religions abrahamiques : partage du monde et zones de tension

 

Religion

Fidèles estimés (2024)

Part mondiale

Zones de tension majeure

Christianisme

2,4 milliards

30%

Afrique centrale (Nigeria, RDC), Balkans, Amérique latine (évangélisme vs catholicisme)

Islam

1,9 milliard

24%

Moyen-Orient (sunnites/chiites), Sahel, Pakistan/Inde, Palestine/Israël, Xinjiang

Judaïsme

15 millions

0,2%

Israël/Palestine, antisémitisme en Europe et aux États-Unis, tensions orthodoxes/laïcs

Total abrahamique

~4,3 milliards

~54%

Partout où ces trois traditions se rencontrent ou se disputent un même territoire sacré

 

Sources : Pew Research Center, World Religion Database, 2024.

 

Ce tableau n'est pas un réquisitoire contre la foi. C'est une cartographie de la douleur.

 

Car ce qui frappe, ce n'est pas que ces religions existent, c'est qu'elles se disputent le même Dieu, le même Abraham, le même désert originel, et qu'elles ont trouvé dans cette fraternité théologique les raisons les plus profondes de s'entre-tuer. Le christianisme a inventé les Croisades et l'Inquisition. L'islam a ses califats conquérants et ses fanatismes contemporains. Le judaïsme porte en lui la tension irrésolue entre peuple élu et peuple parmi les peuples.

 

Et dans tout cela : dans ces milliards d'âmes qui prient en arabe, en latin, en hébreu, en créole, en langues africaines héritées de la mission, il y a une question que la machine n'a pas posée, mais que moi je pose :

 

Si ce Dieu est bon, où était-il pendant la traite négrière ?

Où était-il pendant la colonisation ?

Où est-il dans le groupe WhatsApp de mes anciens amis de quartier,

où chacun dit bonjour dans sa langue pour signifier qu'il est plus grand que l'autre ?

 

L'Os d'Ishango a vingt mille ans de silence à lui opposer.

 

III. L'esclavage et l'industrialisation : La machine et les hectares fantômes

La troisième surprise fut la plus froide.

 

J'avais posé la question à la machine comme on lance un pavé dans une mare : l'Europe aurait-elle pu s'industrialiser sans la colonisation et sans l'esclavage ? Je m'attendais à une réponse militante, ou au contraire à une réponse prudente, édulcorée, comme on en produit dans les milieux académiques qui craignent de froisser.

 

La machine a fait autre chose. Elle a aligné les pays, les dates, les chiffres, les historiens. Elle a cité Eric Williams, Kenneth Pomeranz, Paul Bairoch, Robert Allen. Elle a présenté les deux camps du débat avec la même impartialité qu'elle avait montrée pour Toussaint et Dessalines, sans magnifier l'un pour rabaisser l'autre, sans choisir son camp.

 

Et c'est précisément cette froideur qui m'a surpris.

 

Elle a dit, et c'est là que j'ai retenu mon souffle, que la Suisse, la Belgique, la Suède, le Danemark s'étaient industrialisés sans colonies, ou presque. Que la Belgique avait décollé industriellement avant même de coloniser le Congo. Que l'Espagne, qui avait pillé les Amériques pendant trois siècles, avait raté la révolution industrielle. Que l'afflux de richesses coloniales pouvait même décourager l'innovation, que l'argent trop facile rend paresseux l'esprit d'invention.

 

Et puis elle a introduit le concept qui m'a arrêté net : les hectares fantômes de Kenneth Pomeranz.

 

Des hectares fantômes. Des terres situées ailleurs, aux Amériques, dans les sous-sols du Lancashire, qui ont permis à l'Europe de dépasser ses propres limites écologiques sans avoir à les résoudre. Des millions d'acres de coton cultivés par des esclaves noirs, qui ont fourni à l'Angleterre l'équivalent de toute sa surface agricole. Des forêts fossiles brûlées dans les mines du pays de Galles, qui ont libéré la terre européenne de la contrainte du bois.

 

Des hectares fantômes.

 

J'ai pensé immédiatement à Haïti.

 

Haïti aussi a été un hectare fantôme. Une île dont le sucre, le café, l'indigo ont alimenté la prospérité française pendant des décennies, à tel point que Saint-Domingue représentait, à la veille de la révolution de 1791, plus de 40% du commerce extérieur de la France. Un tiers des échanges maritimes de l'Europe atlantique. Des richesses produites par 500 000 esclaves sur 27 750 kilomètres carrés, le même chiffre que j'avais mis dans mes poèmes.

 

La machine ne savait pas cela. Elle ne savait pas que pendant qu'elle m'expliquait les hectares fantômes, elle me décrivait mon propre pays, réduit à une surface productive, une unité de compte, un territoire sans nom dans les registres du capitalisme naissant.

 

Elle ne savait pas que la France a exigé d'Haïti, après l'indépendance de 1804, une indemnité de 150 millions de francs-or, payée jusqu'en 1947, pour compenser la perte de ses esclaves et de ses plantations. Que cette dette a saigné Haïti pendant un siècle et demi. Que les hectares fantômes ont continué à peser sur l'île bien après que les chaînes eurent été brisées.

 

La machine savait les chiffres de Pomeranz. Elle ignorait que ces chiffres avaient un visage, une île, une histoire que je portais dans mon propre nom.

 

Et puis elle m'a appris une dernière chose, la plus inattendue.

 

Elle m'a parlé de la Famine du Coton de 1861 à 1865, quand la guerre de Sécession a coupé l'approvisionnement des usines de Manchester en coton américain. Des centaines de milliers d'ouvriers anglais au chômage. Des usines fermées. Des prix multipliés par cinq. Et l'Europe qui se retourne vers l'Inde, vers l'Égypte, vers l'Afrique, cherchant de nouveaux hectares fantômes pour remplacer ceux que la guerre lui avait arrachés.

 

Toujours la même logique. Quand un territoire cesse d'être exploitable, on en cherche un autre. Les esclaves changent de continent. Les hectares fantômes changent de latitude. Mais la structure demeure.

 

Ce que la machine m'a appris ce jour-là, c'est que l'esclavage n'était pas une aberration de l'histoire, une erreur que le progrès aurait corrigée. C'était un système. Un système rationnel, efficace, calculé, dont l'industrialisation européenne a été le fruit le plus visible et le plus célébré.

 

Et que ce système n'est pas vraiment mort. Il a simplement changé de nom.

 

Conclusion : Ce que les machines ne peuvent pas apprendre

J'ai posé des questions à des machines. J'ai reçu des réponses précises, documentées, équilibrées. Sans tremblement. Sans mémoire. Sans honte.

 

Et c'est précisément cette absence qui m'a le plus appris.

 

La machine peut tout savoir sans rien ressentir. Elle peut aligner Toussaint et Dessalines avec la même mesure, sans savoir que l'un est mort en France dans le froid d'une prison, et l'autre est mort Empereur sur sa propre terre. Elle peut expliquer les hectares fantômes sans savoir qu'Haïti en était un. Elle peut présenter les religions abrahamiques sans savoir ce que signifie grandir dans un pays où le Dieu du 13ème siècle est encore vivant dans les têtes, dans les bouches, dans les groupes WhatsApp.

 

Ce que les machines m'ont appris, c'est la valeur irremplaçable de ce qu'elles n'ont pas : la mémoire blessée, la conscience située, le corps qui a vécu ce qu'il raconte.

 

Elles m'ont appris, par contraste, ce qu'est la pensée incarnée.

 

Et cette leçon-là, aucune machine ne peut la donner. Elle vient d'avoir été Haïtien, d'avoir porté ce nom, cette histoire, ce poids, et de continuer, malgré tout, à poser des questions.

 

Malgré tout, essayons donc de mettre un peu de poésie dans l'envergure saccadée de cette humanité.

 

Jean Jr. Lhérisson, Uccle


Publié le 01/06/2026 / 3 lectures
Commentaires
Connectez-vous pour répondre