Rencontre au Canapé-Vert : Pour saluer le temps et le talent du Maestro Smith Jean-Baptiste

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Tôt ce samedi matin, je me suis mentalement armé de ma canne de fer pour arpenter, d’un pas lent, ces rues et ces ruelles où flottent encore les parfums de quelques jardins de jadis — là où survivent la mélisse, le jasmin et l’hibiscus. Mon chemin m’emporte vers ce Canapé-Vert de l’esprit, celui de Félix Courtois, de Maître Harry Balmir ou de Franck Sylvain ; ces maîtres qui nous apprirent, avant toute chose, à lire avec le cœur. Me voici désormais dans la cour de Madame Jean-Baptiste.

Je me suis installé chez toi, cher Smith, avec le confort de ceux qui se savent chez eux parmi les héritiers affectifs des Shleu-Shleu. À une époque où l’immédiateté de YouTube n'était pas même un songe, ces musiciens offraient deux années de labeur et de transpiration pour sculpter chaque disque. Comme je me plais à le dire à ton frère Lionel, ces séances de répétition n'étaient pas de simples rencontres : elles constituaient un exercice musculaire majuscule, une ascèse de l'effort.

Alors que les goûts de l’époque semblaient s'étioler ou se perdre, je m’interrogeais souvent sur la permanence de vos disques dans le secret des salons d’Haïti. Il nous faudra sans doute encore du temps, et beaucoup de sérénité, pour mesurer l’apport immense de la « génération Shleu-Shleu » à l’édifice de notre histoire musicale nationale.

Le 24 décembre dernier, j’ai eu le privilège d’une longue conversation avec l’un de ceux qui virent naître et grandir votre ensemble. Je lui ai conté mon « Big Bonjour » à Serge Rosenthal, vers 2012, au hasard d'une barrière ouverte. Par la magie des encombrements de Port-au-Prince, on eût cru que le directeur musical des Shleu-Shleu m’attendait là, immobile au volant de sa Trooper blanche.

Avec FF, nous avons pesé la structure interne du groupe. Tout y était d'une rigueur exemplaire : un superviseur de la discipline en la personne de Clovis St-Louis, Dada Jacaman au management, Serge Rosenthal à la direction musicale et Tony Moïse comme « leader of the band ». Pour notre milieu et pour ce temps-là, c’était un sérieux formidable. Car il faut s’en souvenir : cette fin d’année 1965 s’inscrivait dans la tension particulière de l’An X de la Présidence à vie. Le Dr Duvalier surveillait tout ; il faisait tout surveiller.

Si l’on veut vraiment saisir l’histoire des Shleu-Shleu, et à travers elle celle d’Haïti et de ses courants musicaux du XXe siècle, il faut lire, ou mieux, revisiter l'œuvre de Smith Jean-Baptiste. On y découvre, non sans surprise, l’ADN de phénomènes que nous croyions récents.

En relisant mes notes en ce jour qui est le tien, je réalise que voilà bientôt deux décennies que je me suis inscrit à ton école.

Joyeux anniversaire, Maestro!

Gilbert Mervilus, 2 mai 2026


 


Publié le 05/05/2026 / 3 lectures
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