Je frissonne toute, et ma langue est brisée : Subtile, une flamme a traversé ma chair, Et ma sueur coule ainsi que la rosée Apre de la mer — Sappho, Odes et fragments, Fragment 31

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Le temps est venu de passer en mode survie. Depuis quelques jours, je n’arrive même plus à me lever. En fait, il ne s’est rien passé depuis le concert avec Krypta et Ariadne. Rien. Je n’ai ni écrit une ligne ni mis le nez dehors. D’ailleurs, sans manger je n’ai plus vraiment la force d’aller plus loin qu’aux toilettes. Ariadne est passée il y a quelques jours. Elle m’a convaincue de me faire admettre à la clinique psychiatrique où j’ai fini par avoir mes habitudes.

Après quelques jours sans produits, j’ai réussi à prendre une décision. Je pars au Château. C’est comme ça que je nomme ma ruine cévenole. Les quelques coups de fil à passer pour anticiper le ravitaillement et le transport des derniers kilomètres étaient une épreuve. Finalement franchie. Ces derniers kilomètres étaient toujours un problème. Les taxis refusaient de s’y engager. Il fallait trouver un autochtone équipé d’un 4x4 qui pour un billet acceptait de me transporter. Les contacts que j’avais fini par lier avec les commerçants du coin rendait quand même la chose de plus en plus facile.

Donc aujourd’hui, TGV jusqu’à Alès. Taxi jusqu’à Anduze. En sortant du taxi, je le repère tout de suite. Un grand type adossé à un 4x4 sans âge. C’est forcément Jean-Paul, que l’épicière a convaincu de me transporter jusqu’à mon château. J’ai pas beaucoup de bagages. Pas plus que je ne pouvais en transporter toute seule. Surtout des livres. Pour le reste j’ai tout le nécessaire sur place. J’embarque donc dans la voiture. Rapidement nous quittons la route proprement dite pour un chemin cahoteux. Soubresauts, virages hasardeux, toujours au bord du vide, nous montons, toujours plus haut. Nous déplaçons un nuage de poussière derrière nous. Jean-Paul ne dit pas un mot du trajet. Moi non plus. J’étais plus occupée à tacher de ne pas finir sur ses genoux au détour d’un virage plus serré que les autres. Au bout d’une petite heure, nous touchons au but.

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Ça y est, j’y suis, au bout du monde, fin des terres habitées. Mes compagnes Sappho l’aînée et Renée, Sappho 1900, sont là. Elles ne me quittent jamais vraiment. Elle vont m’aider à retrouver le chemin de l’écritoire.

Ici pas d’électricité, pas de téléphone portable. Je fais le tour des bâtiments. La maison principale, la magnanerie à coté. Cette dernière sert de réserve. Nourriture, pétrole lampant pour l’éclairage, gaz pour la cuisine. D’ailleurs, il va falloir que je m’organise dès maintenant si je veux être prête pour la tombée de la nuit. Un minimum d’éclairage et de quoi me faire chauffer de l’eau. Pour le reste on verra ça demain. Je n’ai que ça à faire.

Au crépuscule, je pars pour une tournée plus exhaustive de la propriété. Le terrain est entièrement aménagé en terrasses, seul moyen du cultiver quelque chose sur ces pentes. Exceptée celle qui servait de potager, tout les terrasses sont plantée de mûriers — nourriture exclusive du vers à soie. Les cigales emplissent le fond sonore et des herbes odorantes écrasées par ma marche émane ces parfum méditerranéens, romarin, serpolet, marjolaine. Et puis il y a le ciel. Il doit ressembler à celui qu’admirait Sappho, exempt de lumières parasites, si ce n’est quelques maison de l’autre coté du vallon. Rien de bien méchant. J’ai appris à repérer les Pléiades. Et ce soir je dormirais seule.

La lune s’est couchée et les Pléiades aussi. C’est le milieu de la nuit, l’heure passe, et moi je dors seule. — Sappho, Odes et fragments, Fragment 168B


Publié le 09/07/2026 / 3 lectures
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