Mon oncle me manque. Il vient de décéder, et il me manque terriblement. Déjà, oui. La sensation d’avoir vieilli de dix ans en une semaine.
Chaque nuit, je rêve que je suis un enfant. Mes parents ne sont pas là, et il m’a adopté. Je lui demande où ils sont passés et je suis bouté hors du songe chaque fois qu’il s’apprête à me répondre.
A ma grande honte, je le préférais à mon père, et il n’était pas rare que, dans les bras de Morphée, je devienne son fils. Il venait souvent nous rendre visite, mais papa ne l’appréciait guère. Le frère de maman était écrivain, et m’encourageait à l’imiter car il trouvait que j’avais du talent. Au lycée, après les heures de cours, et parfois même pendant ceux-ci, je rédigeais des nouvelles qu’il prenait la peine de parcourir comme on chemine sur un sentier bordé de genets. Parfois, je les lui lisais au téléphone, et je l’entendais bougonner quand il râlait après la longueur de mes phrases – il prônait un style télégraphique.
« Ta randonnée m’a usé les semelles. Les phrases longues ralentissent le rythme du récit. Proust est d’un ennui… C’est hypnotique. On s’endort, et le livre te tombe des mains. Ça me fait penser aux charmeurs de serpents. »
Dans la foulée, il m’expliquait comment certains Hindous soufflaient dans une flûte pour hypnotiser des cobras.
« Mais, tonton, je n’ai pas envie de faire danser des serpents. Je veux qu’ils courent… et ils n’ont pas de pattes ! »
Auteur à succès, mon oncle pondait deux romans par an. Vieux jeu, néanmoins moderne dans le maniement de la plume, il se refusait à les qualifier de « best-sellers ».
« Si j’en ponds trois, mon éditrice m’accuse d’abuser. Et si je traîne, ou si j’ai du mal à trouver une idée pour le suivant, elle m’appelle la nuit pour faire le plein d’essence. Elle a de ces expressions… Il m’arrive d’utiliser ses meilleures, lors des dialogues, quand il est temps d’être moins narratif. »
Je l’écoutais attentivement surtout lorsqu’il jouait le rôle de l’éditrice, utilisant une voix de fausset.
« Vous dormez trop, mon ami. Quand on dort, on n’écrit pas. Vous ne devriez roupiller que lorsque vous avez rempli votre contrat. Deux romans par an… pas trois, ni un et demi. »
« Elle avait de la chance d’être jolie. » avait ajouté mon oncle, après avoir récupéré sa voix de baryton.
Chaque nuit, je rêve que je suis un enfant… Et mon oncle est là, au pied du lit, tandis qu’une nouvelle nuit d’été mazoute les carreaux de la fenêtre. J’ai laissé les volets ouverts afin de mieux l’observer, quand elle permet aux étoiles de lancer des œillades à la lune. Il me lit un chapitre de son dernier roman.
« Tu aimes ? »
« C’est si long, tonton. Tes phrases sont courtes, mais c’est long, long… Je vais bientôt déserter le sommeil et tu n’auras pas fini… »
« Si seulement, de là-bas, je pouvais te parler… »
« Où ça, de là-bas ? »
« Là où tu viendras me rejoindre… le plus tard possible. »
« Je ne comprends pas, tonton. »
Et je m’étais réveillé sans avoir la moindre explication, ni la suite du chapitre. C’était peut-être l’épilogue. Alors j’ai pleuré, hanté par une mauvaise pensée. Et s’il ne revenait jamais…
Je n’étais qu’un enfant. J’étais bien incapable d’imaginer la suite. L’école m’attendait, blottie dans un recoin de mon avenir. Si seulement mes parents…
Planté devant la glace de l’armoire, j’ai interrogé mon reflet. Il m’a répondu que j’étais lycéen. J’avais eu du mal à prendre le train de ma mémoire en marche.
« Je sais écrire, alors… »
Un large sourire dérida la face dont les yeux noirs – mais amicaux – me toisaient.
*
J’étais assis à mon bureau, pianotant sur le clavier d’ordinateur, à la recherche d’un point de chute pour mes vacances d’été. Soudain, un appel. Un appel en provenance des hauteurs de la maison. Quelqu’un s’était-il enfermé dans le grenier ? Un cambrioleur qui ne s’attendait pas à me trouver à bord de ce vaisseau ? Mais alors, qui croyait-il alarmer en hurlant ? Il ne savait pas nager et, passager clandestin, avait choisi de se livrer au capitaine. Capitaine qu’il avait cru voguant sous d’autres cieux. Rien n’était logique dans cet appel au secours.
Les marches étant peu sûres, je m’étais juré de ne jamais monter sous les combles. Les vents contraires risquaient de me précipiter dans l’abîme. Je sentis le cas de force majeure pointer le bout de son nez morveux, et j’ai tenté de le moucher.
J’ai attaqué l’ascension en m’accrochant tel un naufragé à la rambarde.
J’ai cessé la grimpette, soucieux. Fallait-il que je sois armé ?
Où avais-je eu la tête, tout à l’heure, pour avoir oublié ce détail ? L’écran de l’ordinateur m’avait-il ébloui au point de me déconnecter, momentanément, de la réalité ?
C’était trop tard, maintenant. Les marches avaient méchamment craqué. J’étais arrivé à mi-parcours. Le temps de redescendre, de m’emparer d’un couteau dans la cuisine, et le cambrioleur serait sur ses gardes. Habitué du corps-à-corps, il risquait de retourner l’arme contre celui qui la brandissait.
Peut-être avait-il testé le silence ? Et voilà que le silence lui avait répondu. Il n’était donc point seul dans cette maison. Il avait sauté sur le plancher du grenier, quitte à ce qu’il soit vermoulu, en passant par la lucarne, brisée d’un violent coup de poing. Il avait agi pendant qu’il appelait.
Pas logique.
Je suis arrivé sur le palier à peine essoufflé. S’il avait fallu que je remonte, après être sorti de la cuisine, un couteau entre les dents…
Je pousse la porte qui grince. Je ne l’avais jamais fermée à clef, craignant qu’elle ne s’ouvrît plus, cadenassée par l’humidité qui fait gonfler le bois, et de devoir passer, moi aussi, par le toit.
A peine entré dans la place, j’ai tout de suite remarqué l’ombre voûtée qui se faufilait derrière la vieille armoire normande aux battants dégondés. Au centre du grenier, dans un halo de lumière émis par la lucarne, trônait une malle en osier dont le couvercle béait. Pendouillaient du plafond mystérieusement soutenu par des poutres fissurées, des lambeaux de toiles d’araignées. J’en déduisis que la panière avait été déplacée juste avant mon intrusion.
L’ombre. Et si c’était l’ombre qui…
Elle avait voulu attirer mon attention. C’est là que j’avais rangé les manuscrits de mon oncle, épreuves non corrigées dont, jadis, je bénéficiais de la lecture bien avant son éditrice. Je m’en enorgueillissais, à l’époque. Le soir, rentré en sifflotant du lycée, je me précipitais dans le salon, sur la table duquel m’attendaient les chapitres soigneusement empaquetés, et que maman soutirait à la boîte aux lettres. Mes soirées étaient peuplées de phrases courtes qui dansaient devant mes yeux éblouis, ballerines levant la jambe, au XVIIIe siècle, pour combler la concupiscence des membres du Jockey-club, à l’Opéra de Paris.
Je me suis approché de la « cible » à pas de loup. Le plancher allait-il s’ouvrir sous mes pas, permettant au vide de me croquer, mâchoires d’un invisible requin ? Je connaissais quelqu’un qui envoyait son fils, tellement plus léger, sous les combles afin d’en ramener ses vieux soldats de plomb qu’il comptait revendre à l’occasion d’un vide-greniers.
Je me penche et je vois un manuscrit ouvert, posé comme un toit sur une antique valise, réceptacle de tant d’histoires dans leurs premiers jets. Romans destinés, une fois joliment vêtus, à parader dans les vitrines des meilleures librairies. Une centaine de feuillets. Je me suis dit que si je faisais un geste brusque pour caresser le papier mitraillé d’encre, ils s‘envoleraient tels des oiseaux chassés par un coup de feu.
J’entendais encore mon oncle : « Les romans, ces territoires peuplés de lettres… »
Je ne me rappelais point avoir reçu un manuscrit inachevé. Ma mère avait-elle oublié de me le transmettre ? Cette pensée me fit tiquer dans le clair-obscur de la pièce aux murs lézardés. Non, elle savait que j’attendais, tous les jours, quand j’étais à la maison, le passage du facteur. De retour du lycée, je me précipitais dans le salon, avec la table en point de mire. Il m’arrivait de faire la gueule, jusqu’au lendemain, si je montais, bredouille, dans ma chambre. Parfois l’injure au bord des lèvres, stigmatisant l’engeance des facteurs, avant de ramener sur mon visage ce sourire qui plaisait tant aux filles, et même aux femmes.
J’ai soufflé sur la poussière, après avoir fermé les yeux. La sensation que mon visage était picoré par moult minuscules becs. Je me suis ébroué à la manière d’un chien qui vient de se rouler dans le sable.
Le titre m’avait plu : Territoires d’encre.
Un bruit, dans mon dos. L’ombre ?
« C’est toi, tonton ? »
La porte du grenier grinça. Je courus sur le palier, me faufilant par l’entrebâillement. J’avais machinalement rentré le ventre.
« Tonton, tu n’es pas cool ! »
Je suis retourné dans le grenier en dodelinant de la tête. Le manuscrit inachevé avait disparu. Je me suis figé telle une statue. Le plancher a simulé un bruit de fin du monde et je suis retourné m’accrocher à la rambarde de l’escalier. Comme poursuivi par des vagues carnivores, j’ai surfé sur les marches jusqu’en bas.
Une voix.
« Tu as failli te rompre les os, mon grand ! Ne me dis pas que tu as peur d’une ombre ! »
J’ai hurlé et mon cri a précédé le plus cynique des silences.
*
Je me suis bien gardé de retourner dans le grenier. J’avais été à deux doigts de demander à Kevin, le fils du voisin, un enfant adorable et d’une rare politesse, s’il était capable de me rendre ce service.
« Avec plaisir. »
« Mais… tu sais lire ? »
« Oui, monsieur. »
« Tu me ramènes le manuscrit qui est ouvert sur la valise, d’accord ? »
« Si vous voulez. »
« Il y a écrit TERRITOIRES D’ENCRE sur le premier feuillet. Si tu mènes à bien ta mission, tu auras droit à un bonbon par jour pendant un mois. Je le mettrai dans la boîte aux lettres de tes parents. »
Pas question de lui révéler le pourquoi de mon renoncement à monter sous les combles. Peut-être l’humidité agissant négativement sur mes rhumatismes. Mais à ce sujet, je me vautrais dans le déni.
« Pourquoi ne venez-vous pas avec moi ? »
« J’ai le vertige là-haut. »
« Je comprends. Mais… dites, monsieur… »
« Oui ? »
« C’est quoi, un feuillet ? »
Mon idée était saugrenue, je l’ai abandonnée.
La journée avait pesé sur mes épaules au point de me courber l’échine avant l’heure. Autrefois, mon père, constatant ma grande taille, m’avait plaint en ces termes :
« Quand tu auras mon âge, tu vas te voûter comme un dromadaire. »
J’avais ri aux éclats alors qu’il affichait une mine déconfite.
J’ai encore la nostalgie de ce temps où mes parents bâtissaient une muraille autour de mon avenir. Papa aurait probablement désiré que je grandisse dans une gouttière.
Le soir venu, j’ai commencé à flipper. Peur de mal dormir, de faire des rêves mazoutés.
La nuit n’avait fait que confirmer mon angoisse.
Le lendemain, influencé par les événements, je suis allé fleurir la tombe de mon oncle. Ce n’était pas prévu. Une pulsion motivée par un songe où je croisais le sosie de mon oncle sur le boulevard. Il m’avait ignoré et je l’avais hélé après qu’il m’avait dépassé sans même un bonjour. Je m’étais retourné, comme si c’était une femme fessue, et j’avais remarqué qu’il n’avait point d’ombre.
« Hé, tonton ! On te l’a volée ? Si tu la cherches, elle est prisonnière du grenier où tu as… »
« On m’a volé quoi, monsieur ? »
Il avait fait volte-face et ce n’était plus tonton.
« Non, rien. Je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Je vous prie de m’excuser. »
Il avait haussé les épaules tandis qu’un avion dessinait dans le ciel les lettres T, E et R…
TERRITOIRES D’ENCRE
Un grand éclat de rire m’avait réveillé. C’était celui de mon oncle. Je le reconnaissais. Je l’entendais réagir aux blagues de son beau-frère avant qu’il ne devienne persona non grata parce qu’il avait eu des mots visant maman, sa sœur. Il la trouvait psychorigide.
« Pas avec le petit. Il a du talent, ton fils. Il faut qu’il soit libre dans sa tête. Les mots en sortiront sans avoir à forcer les barreaux de sa cage. »
Maman disait qu’écrire, c’était un métier de feignant.
« On ne gagne pas sa vie avec une plume dans la main. »
« Il vaut mieux l’avoir dans le cul ? »
Elle l’avait giflé à la volée.
Tonton avait pris du plaisir à me montrer maman telle qu’elle était réellement. Je n’avais jamais songé à la juger, sujet tabou.
« Ta mère m’a motivé en croyant m’humilier. J’espère que tu sauras faire abstraction de tes parents quand il te faudra choisir le bon chemin au carrefour de la vie. »
La tombe de tonton était vierge de fleurs – il n’y avait que des feuilles d’automne. Normal, ses vrais amis étaient décédés, dont son éditrice, et j’étais l’unique survivant de la famille. J’ai déposé délicatement, sur la dalle fracturée par endroits, le petit bouquet de soucis, sa fleur préférée. Il en avait plein son jardin, une mer orange qui ondulait au gré du vent d’ouest quand la pluie s’annonce et l’avertit qu’il n’est nul besoin d’arroser, qu’elle va s’en charger.
Une vieille dame vêtue de noir m’observait, immobile au centre de l’allée couverte de gravier. Sou sourire évoquait une grimace figée. Avait-elle peur de me déranger, à cause du bruit crépitant des miettes de roche, sous ses pas ? Un chat tigré avança dans ma direction, la queue en l’air, sur le point de se frotter à mes jambes.
« Pourquoi tu n’es pas noir, toi ? »
Il a miaulé.
« Je ne parle pas le chat. »
Il a feulé, se cabrant, comme pour me reprocher mon inculture.
La vieille dame a gloussé, puis s’est éloignée en traînant les pieds. Si elle avait été une ballerine, jadis, elle avait bien changé. Elle a disparu dans un tourbillon de feuilles mortes et je n’ai même pas été étonné. J’ai eu honte d’avoir blasphémé et j’ai pensé à mon oncle. J’y ai pensé si fort qu’il m’a parlé.
Le chat était assis sur son séant, à dix mètres, au-delà de l’allée, entre deux mausolées, et me fixait.
*
Le vent a agité les feuillages des vieux cyprès. Un bruit câlin. Et la voix… cette voix qui avait bercé quelques soirées de mon enfance, les rares fois où mon oncle venait souper à la maison. Après avoir bu du Cognac avec papa, sous le regard ahuri de maman, qui s’ennuyait, préférant sans doute regarder la télé, il montait dans ma chambre et me narrait, de mémoire, un extrait de son dernier roman.
« Dis, tonton, pourquoi tes phrases sont si courtes. »
Je n’ignorais pas qu’il m’avait fait la leçon, à plusieurs reprises, mais je le faisais exprès, histoire de le taquiner.
« Tu ne m’écoutes pas. Je t’ai dit que… »
« Je sais, je sais, tonton. Je te taquine. »
« Je sais que tu sais. »
Faisant néanmoins la moue, il jouait au maître d’école qui n’a pas confiance en ses élèves.
« Alors, c’est pourquoi ? »
« Pour donner du rythme au récit. Les phrases longues font somnoler le lecteur, qui baille en attendant le point clôturant la phrase, prélude à la suivante. »
« C’est bien, tu as de la mémoire. Il faut en avoir quand on écrit des romans. Pas question de lambiner au niveau des neurones. »
« Moi, je voudrais bien être comme toi, écrivain, mais maman fera la gueule. »
« Elle a peur que ton avenir soit aussi léger qu’une plume, justement. Elle n’aime pas lire, alors elle se refuse à te voir endosser le costume d’un conteur. »
« Elle voudrait que je sois avocat. »
« Tu auras une belle robe. »
Et il avait dessiné la tenue du défenseur au moyen d’un crayon mine qui ne le quittait jamais.
« Il ne me quitte jamais. Il m’arrive d’avoir des idées quand je suis au resto ou quand je me balade. Je le dégaine et je note tout sur un carnet. »
« Mais… pourquoi pas un stylo ? »
Il souriait et je voyais toutes ses dents comme s’il allait me croquer.
« Parce qu’un stylo, ça coule dans la poche, ça tache le pantalon, c’est dégueulasse. »
Et maintenant, six décennies plus tard, cette voix était de retour après m’avoir abandonné, en culottes courtes, sur le bord d’une route. Un AVC avait mis fin à sa vie de « poule pondeuse » alors qu’il avait l’âge de papa.
« Mon cher neveu, j’ai l’air d’un coq, comme ça, mais non, je suis une poule, et je ponds, je ponds des opus comme des œufs. Tu verras plus tard. »
« Je t’ai déjà dit que…. »
« Je sais, je sais. Les femmes sont fébriles lorsqu’elles évoquent l’avenir. Nous, les hommes, sommes si peu soucieux des lendemains. »
Le vent a cessé ses caresses, permettant au silence inhérent au lieu de reprendre possession des tombes. Et il y avait les yeux du chat tigré…
Pendant que je revisitais un bref épisode de mon lointain passé, il avait traversé l’allée.
« Ne t’approche pas, vilain matou ! Je devine que tu as envie de me griffer ! »
« Ecoute, gamin, et ne te pose aucune question. Nul ne connaît le pouvoir des mots. J’ai besoin de toi. Est-ce que tu peux m’apporter mon manuscrit inachevé ? Je m’ennuie, je vais le finir. Tu n’auras qu’à l’envoyer à mon éditrice en prétendant que tu l’as trouvé dans le grenier. Ce qui est la vérité, n’est-ce pas ? Un opus posthume, je sais qu’elle en rêvait. »
« Mais… C’est toi, tonton ? »
« Oui. Ne cherche pas à comprendre, tu risques de perdre la raison. »
J’ai fait comme si tout était naturel.
« Elle n’est pas morte, l’éditrice ? C’est toi qui nous l’as dit, un soir où tes yeux larguaient des larmes, à la maison. Maman a prétendu que tu étais amoureux d’elle, et tu t’es fâché. »
« Bien sûr qu’elle est morte ! Je lai retrouvée dans l’au-delà, tout simplement. Tu veux bien m’aider, dis ? Je dois lui prouver que je suis capable, même là-bas, de bâtir un pont entre les deux mondes. Les fantômes sont facilement repérables. Je ne peux pas me montrer. Et puis… nous, les morts, n’avons pas le droit de quitter le cimetière, même en jurant sur la Bible d’y revenir. Nous serions condamnés à hanter les membres rescapés de nos familles, et nous ne voulons surtout pas ça. Ils méritent de vieillir en paix. Tu mérites de vieillir en paix. »
« Mais… je rêve… Dis-moi que je rêve… »
« Tu rêves, oui ! Tu rêves pour mieux accepter la réalité. Les fantômes existent, tu sais ? Ils volent quelque part au-dessus des nuages, et puis un jour, ils sont parachutés sur le monde des vivants afin de traquer les mauvaises personnes. »
J’ai fini ma nuit les yeux ouverts, au cœur des ténèbres, à l’écoute du moindre bruit. Il n’y en eut point. J’ai cru être devenu sourd. Ma main s’est baladée sur la table de chevet, à la recherche du poste de radio. Je l’avais laissé allumé – il m’arrivait souvent de m’endormir en plein milieu d’une symphonie. J’ai maudit les piles de m’avoir lâchement abandonné.
« Pardon ? »
Je venais d’entendre une voix. Elle m’avait semblé sortir du poste, justement.
« Le roman de ton oncle, tu vas le finir, oui ou non ? »
Et j’ai été de retour dans le cimetière. Je ne savais plus dans quel monde je vieillissais. Si seulement je pouvais retomber en enfance avec le corps d’un bambin, pas en déraillant dans mon habit d’adulte aux tempes neigeuses.
« Elle vient souvent rôder autour de la tombe. Elle cherche quelqu’un qui pourrait la fleurir. Elle ne parvient pas à parler aux gens malheureux. Il paraît qu’elle a été éditrice, de son vivant. »
« Qui ça ? Et vous êtes qui ? »
« Moi ? Le gardien. Vous savez, il n’y pas de honte à parler à un mort. J’en vois tous les jours. Les veuves se couchent carrément sur la dalle, comme si elles écoutaient aux portes. »
« Il est à vous, ce chat ? »
« Un chat ? Où ça ? Je les chasse. Ils compissent les tombes. Ils ne respectent rien. »
J’ai entendu miauler dans ma tête.
– EPILOGUE –
J’ai voulu en avoir le cœur net. Je me suis rendu sur la tombe de mon oncle. Cette fois, pour de vrai. Avant de partir, je m’étais piqué avec un couteau de cuisine, pour vérifier. J’ai eu très mal. Non, je ne rêvais pas. Ma grimace et mon petit cri de douleur ont attesté de la réalité dans laquelle je baignais à nouveau.
Le gardien semblait m’attendre, à l’entrée du cimetière. Il vint dans ma direction d’un pas énergique.
« Monsieur, j’ai surpris un enfant qui jouait sur la tombe de votre oncle. J’ai dû le menacer de tout dire à ses parents. »
« Un enfant ? »
« Oui. Il s’est enfui avec un paquet sous le bras. J’ai cru qu’il avait volé quelque chose. L’autre jour, il était déjà là. Il a si rapidement réagi que j’ai couru en vain, derrière lui. Il court vite, ce salopiot. Vous le connaissez peut-être… »
« Oui, je crois savoir à qui vous avez eu affaire. »
« Alors vous allez pouvoir le raisonner. »
« Evidemment. Il ne faut pas lui en vouloir, il aimait bien mon oncle. »
J’avais dû mentir, mais j’avais deviné qui était ce coquin.
Kevin, le fils du voisin.
J’ai caressé la dalle sous laquelle mon oncle reposait, et je suis reparti sans tarder.
« Au revoir, tonton. La prochaine fois, je t’amène des soucis. »
« Comme si je n’en avais pas assez. »
Je n’avais pas réalisé la stupidité de ma phrase.
De retour à la maison, j’ai grimpé les marches accédant au grenier. Je m’étais senti d’attaque. Avais-je rajeuni au contact des lointains souvenirs ? Parvenu devant la porte, j’ai hésité à la pousser. Elle me parut capable de s’émietter sous la pression. Pas envie de la reconstituer comme un puzzle.
La malle en osier était fermée. Des bris de verre en parsemaient le couvercle. J’ai levé les yeux et j’ai vu que la lucarne avait été brisée. Quelqu’un était entré par le toit. Ce qui me motiva, malgré la crainte de transformer le plancher en sables mouvants. J’ai failli mettre le pied sur une bille. Kevin, le fils du voisin, s’adonnait à des jeux ringards.
J’ai soulevé le couvercle de la panière et j’ai vu que la valise était fermée, elle aussi. Je m’en suis emparé et je suis sorti du grenier à pas de loup, l’oreille aux aguets. Je m’attendais à plonger, debout et battant des bras tel un oiseau, dans le vide gourmand. Parvenu sur le palier, je l’ai ouverte. La serrure claqua dans le silence. Le roman était là, visiblement achevé. Moult feuillets étaient peuplés de lettres, longues cohortes de fourmis fossilisées. Au bas du dernier, le mot « fin » semblait un adieu.
« Et je fais quoi, maintenant, tonton ? Ton éditrice est décédée… »
« Pas pour tout le monde, mon cher neveu. Pas pour tout le monde. »
Le soir même, je l’ai lu.
Je n’étais point seul dans la chambre.