Ma décision était prise.
A force de lire, j'ai eu envie d'être lu.
Mes parents me rendaient souvent visite lorsque j’habitais ce petit appart au septième étage d'un immeuble dont le toit tutoyait les nuages, mais jamais l'arc-en-ciel. Au début, ils m’avaient aidé à le payer. Je m’y sentais plus près des étoiles, le soir, par temps clair. J'étais jeune, motivé, j’avais trouvé du travail dans l'unique librairie du quartier. J’aimais lire, j’étais gâté. Elle ne désemplissait point. Je me demandais, chaque fois qu'un client achetait un bouquin, s'il lisait pour passer le temps ou par passion. Je me posais la même question lorsque Raoul, un ami mélomane, se procurait un disque fraîchement apparu dans les bacs. J’étais là, j’étais témoin de la scène. Je l’enviais. Son sourire illuminait son visage, soleil que le vent libère d’un nuage. Rêvait-il d'être à la place du chef d'orchestre, après avoir fermé les yeux, pour mieux imaginer les instrumentistes lui faisant face ? Sa baguette lui brûlait-elle les doigts ? Raison pour laquelle il la faisait voltiger dans les courants d'air. Il y avait probablement un grand ventilateur en coulisse. Il avait laqué ses cheveux afin de ne pas ressembler à un mec perdu dans le désert et luttant contre le simoun. J’avais peur, si je posais la question à Raoul, qu’il ne m’envoie sur les roses – fleurs auxquelles j’étais allergique – en m’accusant d’être jaloux.
Moi, j’étais capable d’écrire, mais je repoussais sans cesse le jour où ma plume gratterait le papier. Ce n’était pas de la procrastination, non, j’étais juste impressionné. La première phrase refusait de déserter mon stylo lorsque je m’asseyais devant une feuille blanche.
A l'époque, j'étais fasciné par les grands détectives. J'avais lu dix fois Le chien des Baskerville, histoire mettant en scène Sherlock Holmes, mon idole. J'avais le portrait caricaturé de Sir Conan Doyle scotché au mur de ma chambre, au-dessus du lit. Je le voyais, tous les matins, au lever, se refléter dans la glace de la grande armoire, et je partais au boulot en sifflotant, des fourmis dans les jambes. Mon patron exigeait le sourire dans sa boutique.
« Les clients ne restent pas longtemps si on fait la gueule. »
Avec moi, il était servi.
A cause des fourmis, je ne montais jamais dans l'ascenseur, image qui me suivait comme mon ombre.
« Toi, s'il y a un feu au dernier étage, t’es capable de descendre en courant. Les pompiers vont t'engueuler. Ils t’attendaient devant la fenêtre de ton appart, perchés au sommet de leur grande échelle. »
« Ça n'arrivera jamais, papa. »
Il avait fait la moue avant de se faire engueuler par maman.
« On dirait que tu souhaites que ça se produise... »
« N’importe quoi. »
Et elle haussait les épaules.
Mes parents venaient rarement, mais papa avait remarqué mes sourcils froncés lorsque je les avais suivis dans la cabine. Il y avait lu de la crainte. Pas une bonne idée, le miroir intérieur.
« Tu es devenu claustrophobe, fils ? »
« Non, non. C'est parce que, si je suis bloqué, je risque d’arriver en retard à la librairie. »
Mes parents appréciaient lorsque je les raccompagnais. Ils auraient pu prendre l'ascenseur, mais ils faisaient l'effort de descendre les dizaines de marches qui nous séparaient du plancher des vaches.
« Il vaut mieux les descendre que les monter. »
« Mon fils est un génie. » avait lancé mon père, sollicitant un écho auquel je n’étais point habitué.
J'habitais au septième étage. Manque de pot, la jeune femme du dessus restait chaussée, dans son studio. Des talons aiguilles. C'était comme si elle utilisait une machine à écrire avec ses pieds. Je n'avais jamais osé lui adresser la parole. J'aurais pu, si je prenais l'ascenseur, lui en faire la remarque.
« Vous savez, Thérèse, avec des mules, vous feriez moins de bruit. »
« Et pourquoi pas pieds nus ? »
« Excellente idée ! »
Elle prendrait un air offusqué de diva apprenant qu'elle avait raté son grand air.
Le père Chassagne, le concierge, qui avait élevé, seul, ses jumeaux, m'avait conseillé de ne pas trop la titiller.
« Thérèse est très susceptible. Elle vient de se faire larguer par son mec. »
« Vous l’appelez par son prénom… Vous êtes son confident ? »
« Non, mais l’autre jour, il est revenu, a toqué à la porte de ma loge, et m’a demandé si elle était chez elle. Il avait visiblement la flemme de monter pour rien. L’ascenseur était en panne. Ça arrive de plus en plus souvent. J’ai contacté le réparateur. Il est en congé. Faudra attendre encore un peu. »
Ce jour-là, je l’ai croisée dans l’escalier. Sa rousseur m’éclaboussa. J’avoue avoir négligé son physique, les rares fois où je l’avais aperçue, dans la rue. Je me suis dit qu’elle devait détester être ignorée. Elle se retournait souvent, histoire de vérifier l’effet qu’elle faisait sur les hommes… sur les hommes et sur les femmes.
Elle faisait claquer ses talons sur le trottoir, effrayant les vieilles personnes qui passaient par là, amusant les enfants. Les ados la montraient du doigt parce que son visage était mitraillé de taches de rousseur, le leur l’étant d’acné. Les filles gloussaient à la vue de sa peau laiteuse.
« Celle-là, elle ne doit pas être d’ici. »
« C’est une rouquine. Elle est bretonne ou irlandaise. »
Les mères de famille se déchainaient. J’avais intercepté pas mal de réflexions égrillardes, typiquement masculines.
« Regarde-moi cette allumeuse… »
« Normal, avec sa chevelure rouge, on dirait une allumette. »
« Il n’empêche, avec elle, j’aimerais bien faire un feu de cheminée. »
Dans l’escalier, elle m’avait paru détendue. Elle me devançait. J’avais volontairement ralenti ma progression. Ses talons claquaient. Je n’avais pas à craindre d’être trop bruyant. Je ne comptais pas la doubler, de toute façon. Elle ne s’appuyait même pas à la rampe. J’ai pensé que s’il lui fallait soudainement courir, elle aurait du mal à sauter des marches pour gagner du temps. Elle avait un très beau déhanché. Sa jupe verte détonnait joliment avec la couleur de ses cheveux.
Elle s’est arrêtée, comme alertée par un bruit, s’est retournée, a deviné ma présence alors que, jusque-là, je m’étais efforcé de passer inaperçu.
« Vous me suivez ? »
« Pas du tout. Je monte chez moi. Je me suis dit que vous doubler eût été malpoli. »
« C’était l’occasion de ne pas me reluquer les fesses. »
Je fus déconcerté par sa réaction.
« J’ai déjà bien assez de mal à regarder où je mets les pieds. Vous avez probablement remarqué que cet escalier est sombre. »
En trouvant le bon argument, je lui avais cloué le bec. Je suis arrivé à sa hauteur et me suis présenté.
« Franck Breitner, j’habite au septième. C’est vous qui jouez des claquettes au-dessus de ma tête ? »
Elle a éludé.
« Votre nom importe peu, vous ne croyez pas ? »
« Vous avez raison. »
Je l’ai dépassée et c’est elle qui m’a talonné.
« Voilà, je suis arrivé. »
« Pas moi. Au revoir, monsieur Breitner. »
« Peut-être à la prochaine, Thérèse. »
Je l’ai entendue maugréer. Elle pestait comme une vieille dame alors qu’elle devait être majeure depuis peu. Il m’a semblé l’entendre maudire le concierge, lui reprochant de trop parler aux résidents. Le plus répandu des clichés. Et ce qui devait arriver arriva. Elle s’est tordu la cheville, son cri me vrillant les tympans.
Sans lui demander son avis, je l‘ai prise en poids et nous sommes entrés dans mon appart à la manière de jeunes mariés. Elle ne s’était point débattue. Je la sentais molle dans mes bras. Il était clair qu’elle avait mal.
Je me suis lâché.
« Même une grimace n’est pas capable de vous enlaidir. »
« Vous croyez que c’est le moment de me draguer ? »
« Je ne vous drague pas, je veux juste vous soigner. C’est sûrement une entorse. Aussi, quelle idée de se déplacer avec ces talons… »
Elle n’avait pas la force de répliquer, mais ses yeux étaient de bons archers.
« Il faudra vous laisser faire, si vous voulez moins souffrir. J’ai de quoi soulager la douleur. Un onguent qui vous anesthésiera le pied. Il vous faudra rester ici jusqu’à demain matin. Vous n’allez tout de même pas claudiquer dans l’escalier, si ? »
Une flèche me frôla.
« Vous pouvez dormir sur le canapé. »
Une autre. Empennée. Un oiseau au bec très pointu.
« Vous plaisantez ? »
« Oui. »
J’avais ôté sa chaussure sans qu’elle rue.
« Et l’onguent… »
« Ce sont mes mains. Vous êtes ma prisonnière. »
« Et vous vous croyez drôle… J’ai très mal. »
« Plus pour longtemps. »
J’avais deviné qu’elle jouait la comédie.
Je lui ai massé la cheville. Son parfum était enivrant.
« Arrêtez ! »
Elle se leva brusquement. J’ai joint mes mains comme pour prier.
« Déjà guéri ? C’est un miracle. »
« Ne me prenez pas pour une imbécile ! Vous savez bien que je n’ai rien. »
« Mais vous aimez qu’un homme s‘occupe de vous, n’est-ce pas ? »
« Un homme ? Vous avez à peine vingt ans. »
« Pas vous ? »
« Vous êtes arrogant. »
« Et ravi de faire votre connaissance, Thérèse. Thérèse comment ? »
Elle n’a pas répondu. Dans un grand mouvement de diva quittant la scène, elle a ouvert la porte et disparu sur le palier. Je venais de me faire une copine.
Ce soir-là, ses pas de prostituée attendant le client sur les pavés m’ont paru plus appuyés qu’à l’accoutumée. Se vengeait-elle ?
J’avais prévu de lui demander à quoi rimait ce cinéma, mais je n’en avais point eu le temps. Le lendemain, J’en ai touché deux mots à mon ami Raoul.
« J’ai eu le même souci avec un voisin qui jouait aux fléchettes sur le mur mitoyen. Il avait accroché la photo de l’amant de sa femme et testait son adresse. Il avait juste oublié qu’il n’était pas seul au monde… et que le mur était poreux. »
« Et ça s’est arrangé ? »
« Oui. Sa femme est revenue. »
« Elle devait ressembler à une poupée vaudou, non ? »
Il avait gloussé. J’entendais de la musique, en arrière-plan.
« Tu devrais lui parler directement. Monte chez elle et dis-lui qu’elle te saoule à faire les cent pas, à se prendre pour la sentinelle de l’immeuble. »
« Et elle va m’accuser de la harceler. »
« Pour le moment, le harcelé, c’est toi. »
« Tu crois que je devrais questionner le concierge ? Il paraît qu’il est bavard, qu’il a un dossier sur chaque résident. »
« Pas très sport, comme attitude. Il peut l’avoir dans le nez et te raconter n’importe quoi, à son sujet. »
« Oui, c’est vrai. Tu crois qu’il a tenté sa chance ? »
Je lui ai répété qu’elle était jolie, que j’aimais bien les rousses…
« Elle te plaît ? »
Gros hypocrite, j’ai fait la moue.
« D’après le concierge, elle vient d’être larguée par son mec. »
« Tu vois… »
J’ai cru qu’il m’encourageait à tenter ma chance. Ce n’était pas une mauvaise idée, après tout. « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. » a écrit Victor Hugo dans Le roi s’amuse, sa pièce de théâtre. C’est François 1er qui s’exprime.
Le hasard, tellement plus surprenant que Dieu, s‘est chargé de l’affaire.
Elle s’est pointée à la librairie.
« Je vous manquais à ce point ? »
Non. Pas question de la provoquer alors qu’elle s’apprêtait à devenir une fidèle cliente. « La provocation est la porte ouverte à toutes les impasses. » disait mon père.
« Vous ici ? Décidément… »
« Je peux vous être utile ? »
« Encore ? »
« C’est mon boulot. Vous désirez ? »
J’ai été déçu. Elle ne m’a pas dit : « Vous ! »
« Un bouquin facile à lire, pour me changer les idées. »
« Si vous avez des idées noires, quelque chose de lumineux, histoire de les éclaircir ? »
« Un roman d’amour, un truc récent, vous avez ? »
« J’ai plein de trucs récents, mais ils ne parlent pas tous d’amour. Plutôt de haine. »
J’ai baissé les yeux mécaniquement et j’ai enfin remarqué qu’elle n’était point chaussée de talons aiguilles. Etaient-ils une façon autistique de se défouler « à la maison » ?
« Vous devriez être content. »
« Et pourquoi donc ? »
« Les talons aiguilles… »
« Oui, oui. Mais vous pouvez faire tout le bruit que vous voulez, dans la rue, et même ici, peu me chaut. »
« Vous parlez bien, dites-moi. »
« Sur mon lieu de travail… toujours. Ça vous dirait un roman de Marc Levy ? »
« Pourquoi pas. »
Alors j’ai eu une idée.
J’ai feint de chercher dans les rayons. Je suis métaphoriquement revenu à son chevet.
« Je n’en ai plus, mais si vous voulez, je peux commander son dernier opus. Il s’est bien vendu… la preuve. Dès que je le reçois, je vous l’amène chez vous, d’accord ? »
« D’accord. »
La promptitude de sa réponse m’a étonné. Je ne m’attendais pas à un doigt d’honneur, mais bon, elle m’avait semblé motivée de me revoir. Et c’était une sacrée surprise. Déjà que le hasard lui avait fait un pied-de-nez. Elle a déserté la librairie sans me dire au revoir, mais en me souriant timidement. Avait-elle compris que je lui tendais un piège ? Pas pour la draguer, non, même si j’en avais une féroce envie, mais pour comprendre le motif de son TOC, faire les cent pas, chaussée de talons aiguilles, dans son appartement.
Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’elle revenait à la librairie, le lendemain. J’ai pensé, sur le moment, que c’était pour me demander si j’avais reçu le Marc Levy. Déjà ? Il n’y avait aucune livraison, la nuit. Cette femme était pressée. Pressée et folle. Elle tenait un révolver à la main et me braquait. Mon patron s’était absenté, apparemment.
« Maintenant, la comédie a assez duré. Pourquoi voulez-vous savoir pourquoi je me chausse de talons aiguilles, le soir, pour faire les cent pas dans mon petit appartement ? Vous croyez que je marche pieds nus, dans la journée ? »
« Vous vous trompez. Je m’en fous que vous fassiez du bruit au-dessus de ma tête. Je veux juste savoir pourquoi vous êtes insomniaque. »
« Et vous ne pouvez pas me le demander, tout simplement, comme le ferait le plus commun des mortels ? »
« Le plus commun des mortels ne se laisse pas guider par la curiosité quand il a besoin de sommeil. »
« Vous avez donc deux bonnes raisons pour que je cesse de faire les cent pas. Mais si je vous le dis, je n’arrêterais pas pour autant. »
« Le concierge me renseignera, de toute façon. Il a déjà commencé à me parler de vous. »
« Et qu’est-ce qu’il vous a révélé de si intéressant ? »
« Que votre mec vous a largué. »
« Et pourquoi désirez-vous en savoir plus ? C’est suffisant pour rendre une femme insomniaque, vous ne croyez pas ? »
Un bruit de porte que l’on claque en sortant précipitamment – il y avait un rideau métallique – ou un coup de feu. Je me suis réveillé d’un bond. Je n’avais pas obtenu de réponse. Je me suis rendormi comme un bébé, me vautrant dans un songe peuplé de papillons et de petits lapins blancs.
Je l’ai faite poireauter trois jours durant. Au quatrième, l’impatience m’avait terrassé. Le Marc Lévy avait été emballé avec soin. Elle allait être contente. Nous allions peut-être parler de tout et de rien. Mon patron m’avait donné une heure pour mener à bien cette mission. J’avais quitté le boulot, pour la première fois, avant la fermeture. Il m’arrivait de me retourner lorsque j’entendais grincer le rideau métallique. Etrangement, il était silencieux, le matin.
« On dirait qu’on alerte les cambrioleurs que c’est l’heure. » m’avait dit Raoul, un soir.
Il passait souvent devant la librairie, il en profitait pour me payer un verre.
J’ai grimpé les quelques marches avec la volonté de conclure. De connaître le fin mot de l’histoire. Et un mot entraînant un autre…
Une enquête de voisinage ?
Ou le désir de la revoir. N’avais-je pas déniché ce prétexte pour…
Mais non ! Puisque qu’il me suffisait de grimper ces quelques marches…
« Bonjour, Thérèse. Je viens prendre de vos nouvelles. Vous savez, je ne vous en veux pas de m’empêcher de m’endormir, le soir, vous êtes si jolie… »
Ridicule. Je passais du polar au roman de gare.
« Peut-être que tu es en repérages, Franck. » m’avait lancé Raoul, un soir où nous avions pas mal bu. « Tu t’apprêtes à écrire ton premier roman, mais tu tâtonnes encore. Un polar ou un roman de gare. »
« Un polar ? »
« Comment es-tu au courant qu’elle m’a menacé d’un révolver, à la librairie ? C’était un rêve, tu ne peux pas… »
J’ai vogué sur ces quelques marches comme si j’avais traversé un océan. J’ai toqué à la porte de la jeune femme. Une voix d’homme. J’ai pensé que son mec était revenu. Je le voyais à genoux, la suppliant d’accepter de le reprendre. Le bouquet de fleurs était posé sur la table du salon.
La porte s’ouvrit. Thérèse. J’ai machinalement regardé ses pieds. Pas de talons aiguilles, évidemment, il ne faisait pas encore nuit. Derrière elle, un type d’une trentaine d’années, tout sourire. Elle me fit entrer, il en profita pour sortir en me saluant à la manière d’un militaire. Il avait souri comme un benêt. J’ai eu envie de le défigurer.
« Vous m’amenez mon livre ? »
« Il n’est pas encore à vous. »
Je le lui tendis.
« Je vous dois combien ? »
Et alors là, j’ai été incapable de dompter les quelques mots qui me griffèrent la gorge en désertant la cage.
« C’est qui, lui ? »
Ses yeux devinrent des rayons laser. L’archer s’était modernisé.
« Mais… vous vous prenez pour qui ? »
« Pour un coursier qui attend d’être réglé. »
« J’hallucine. Vous êtes dans le déni d’une réaction qui date de moins d’une minute. »
« C’est 22 euros. »
« Je le voulais en format poche. »
« Votre déni est plus ancien que le mien. Vous n’avez jamais précisé le format. C’était votre mec, n’est-ce pas ? Il est revenu. Vous me décevez. »
« Je ne suis pas votre… »
Et elle s’est évanouie. J’étais heureusement là pour l’empêcher de s’effondrer. Son parfum m’a fait tousser. Elle s’en était probablement aspergée avant de…
Avant de quoi ?
Je l’ai transportée jusqu’au canapé, mais elle a rouvert les yeux. Elle m’a sommé de la libérer de mes bras.
« C’est la seconde fois que je vous porte comme une jeune mariée. La troisième sera la bonne. »
Ses yeux papillotèrent.
« Vous êtes encore là ? Vous êtes un drôle de type. On pourrait croire que vous me harcelez. »
« Je suis venu pour livrer une cliente, rien de plus. C’est 22 euros. »
« Et en poche, c’est combien ? »
« Il n’est pas encore paru en poche. Vous voulez un verre d’eau ? »
« Vous m’invitez à le boire chez vous ? »
« Jamais pendant les heures de boulot. »
« Vous finissez à quelle heure ? »
« 18 heures. »
« C’est 18 h 30. »
« Bien joué, mais c’est ici que je veux obtenir une réponse à ma question. »
« Vous êtes vraiment un drôle de type. C’était quoi, la question ? »
« Ce n’est plus la même. »
« Et la nouvelle ? »
« C’est qui, lui ? »
Et j’avais singé son sourire de grand benêt.
« Sortez ! »
« Ingrate ! »
Et je suis parti.
Je m’étais bien amusé, mais j’ignorais toujours pourquoi une jeune femme trentenaire, chaussée de talons aiguilles, faisait les cent pas, la nuit, au huitième étage d’un immeuble culminant à onze. Ne dormait-elle jamais ? Est-ce qu’elle travaillait ? Et que faisait-elle pour gagner sa vie ? Si elle se prostituait, elle aurait été virée depuis longtemps, balancée par une vieille dame qui se jugeait digne, ou par un impuissant.
Il n’empêche, elle me devait toujours 22 euros.
J’étais prêt à lui avancer cette somme, mais comment me faire rembourser si elle m’accusait de harcèlement chaque fois que je lui adressais la parole ?
Le lendemain, c'était un dimanche, j'ai eu une mauvaise surprise, dès l'aube. J'avais mal dormi. La sensation d'avoir un crocodile sous le lit qui attendait que j'aille pisser un coup pour me mordre les chevilles. Si, seulement, j'étais chaussé de talons aiguilles, j'aurais pu lui crever les yeux. Cette image m'amusa et me détendit. J'ai tout de même été couvert de frissons.
Soudain, un bruit, en provenance de l'entrée. Les 22 euros, en liquide, poussés sous la porte. J'ai regardé par le trou de la serrure et j'ai vu le type de la veille, le mec de Thérèse. C'est lui qui...
J'ai tourné la poignée et ouvert comme un réflexe. Il n'avait point eu le temps de s'engouffrer dans l'escalier.
« Je ne voulais pas vous réveiller. Je pars courir un peu. Thérèse vous remercie. »
« Et moi de même... Mais... »
« Oui ? »
« Vous êtes qui ? »
« Francis, son frère. Elle avait besoin de mes services. J’ai dormi chez elle. »
Un énorme soupir s’échappa de mes bronches. Tel un ado, la nouvelle m’avait soulagé. M'étais-je jusque-là menti ? Je l'ai invité à entrer, pour boire un café. J'ai songé qu'il tombait du ciel. Il était blond, c'était un ange blessé. Je m’étais ébroué afin de mieux entendre sa réponse. Il m'avait visiblement reconnu. Toujours souriant, il a posé ses fesses sur la chaise que je lui indiquais. Son crâne était ceint d’un bandeau qui me rappela les tennismen des années 80. Mon père m’avait montré des vidéos. Il enregistrait tous les matches de Borg.
« Vite alors, j'ai des kilomètres à faire. »
« Vous allez où ? »
« Où me guideront mes pas. »
L'ange courait se faire soigner à l'hosto. Il y en avait un sur le boulevard. J’étais subitement euphorique. Je trouvais son short ringard, et sa dégaine celle d’un vieux garçon.
« C'était vous, hier, devant chez ma sœur… J'ai cru que vous étiez son amoureux. »
« Je ne suis que son libraire. »
J’en avais profité pour me faire mousser.
« Si jeune ? »
Son sourire de benêt réapparut. Ce jour-là, il était le bienvenu.
« Félicitations. Maintenant, tout est clair. J'ai été étonné d’apprendre que c’était un roman d'amour. Je la croyais plus portée sur les biographies des grands poètes du XIXe siècle. »
« L'un n'empêche pas l'autre. »
« Probablement. »
Je lui servis le café fumant comme un cratère.
« J’avoue que je vous ai invité à boire le café par intérêt. J’ai deux ou trois trucs à vous demander. Ça concerne votre sœur. »
« Vous êtes amoureux d’elle ? »
« Non, non. Elle est très jolie, mais non. C’est un souci de voisinage que j’aimerais éclaircir sans la brusquer. »
« Vous voulez savoir son âge, je parie. Vous êtes si jeune, et me paraissez si mature, vous-même… »
« Non, non. »
« Dites toujours, je vous écoute. »
« Elle passe la plupart de ses nuits à faire les cent pas dans son appart, et elle est chaussée de talons aiguilles. Je ne vous dis pas le boucan. Quand on a sommeil, ce n’est pas un cadeau. On se croirait dans le bureau d’un écrivain utilisant une vieille Underwood. »
« Oui, je sais. »
« Autre chose. Vous avez dit qu’elle avait besoin de vos services… »
« Ça ne se voit peut-être pas, mais je suis un manuel. Le concierge de l’immeuble, monsieur Chassagne, m’embauche pour des petits travaux. Ce n’est pas très légal, si vous voyez ce que je veux dire, mais vous n‘allez pas me balancer, vous pouvez avoir besoin de moi, dans un futur plus ou moins proche. Hier soir, je suis venu réparer la télé de ma sœur. Elle m’a demandé de rester, elle n’avait pas le moral. Je suis célibataire, je n’ai pas pu refuser. Vous avez certainement remarqué qu’elle n’est pas entrée en crise… »
« En effet… Mais de quelle crise parlez-vous ? »
« De celle qui l’empêche de vivre normalement. »
« Elle se drogue ? »
« Vous me semblez bien soucieux de son état de santé… »
« Je suis en manque de sommeil, il faut donc qu’elle guérisse. »
« Elle n’est pas malade, juste dépressive depuis que son chéri l’a quittée. »
« Je suis toujours épaté qu’un amour puisse faire autant de mal. »
« Epaté… ce n’est peut-être pas le mot. Ça, c’est parce que vous êtes jeune. Vous avez quel âge ? »
« Vingt-trois ans. »
« Vous verrez, quand vous rencontrerez le grand amour. »
Et alors, au moment où je m’y attendais le moins, il se lança dans le récit de ce qu’avait vécu sa sœur.
« Vous savez, Thérèse, je suis un peu son confident. Elle a très peu de copines. Je crois que ces dames la jalousent. Elle est si jolie, elle leur fait de l’ombre. Elle rayonne, quand elle va bien, et les hommes ne voient que ses yeux couleur lagon et sa chevelure de feu. »
Au fil de ses mots, je revivais la scène de la rencontre. Je me suis dit qu’au lieu de planter des clous, il aurait été un excellent auteur de romans d’amour. Avait-il seulement songé à devenir écrivain ? Bricoler avec les intrigues…
« C’est surtout un conteur. » me souffla une petite voix. « Tu ferais mieux de l’écouter, au lieu de l’analyser. Tu n’es pas psy, et tu ne le seras jamais. Inspire-toi plutôt de ses tournures de phrases. »
SI j’avais eu un dictaphone, je l’aurais mis en marche. Ne serait-ce que pour faire taire cette petite voix tombée du ciel.
Thérèse était fascinée par ces pigeons qui venaient picorer le banc public, dans le parc où elle passait du temps à rêvasser, loin du monde, si près des enfants. C’est là qu’elle avait fait la connaissance d’un homme qui courait tout au long des chemins de gravier. C’est lui qui distribuait des miettes de pain, réfractaire au geste auguste du semeur. Il les disposait soigneusement, une par une, sur le banc voisin, craignant qu’en les jetant sur le chemin, elles soient éparpillées par le coup de talon involontaire d’un passant. Il leur parlait.
« Je ne peux pas traiter la distribution au cas par cas. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous battre. Il y en aura pour tout le monde. Et montrez le bon exemple à ces enfants qui aiment tant vous entendre roucouler. »
Thérèse l’observait. Il était grand, beau, viril. Elle ne comprenait pas pourquoi il l’ignorait. Elle feignait, elle-même, de regarder plutôt les gamins, au-delà du massif de fleurs, qui se lançaient sur la piste verte du toboggan, sous les vivats des midinettes. Elle avait été, elle aussi, une de ces gamines qui badaient les garçons lorsqu’ils arrivaient en bas sans bobo. Mais, pour le moment, elle cherchait à se convaincre que, si elle revenait si souvent au parc, c’était pour entendre les oiseaux chanter…
Un jour, l’homme l’avait abordée. Elle en avait méchamment rougi.
« Vous êtes là pour les pigeons ? »
Elle avait failli lui répondre : « Non, non. Juste pour reluquer vos fesses. Je vous trouve très beau. »
Et elle avait dégainé un prétexte totalement absurde.
« J’aime le bruit du gravier quand on le piétine. Ça me fait penser aux gouttes de pluie qui pianote sur les carreaux, chez moi. Et comme il pleut rarement… »
« Et si personne ne vient… »
« C’est pour ça que j’écoute les pigeons picorer les miettes de pain, sur le bois, ça fait le même bruit. Vous n’avez pas remarqué ? »
« Non, non… je ne fais que passer. »
« Et aujourd’hui, vous vous êtes arrêté au retour. »
« Vous m’intriguez. Mais vous devez vous demander pourquoi je donne à manger aux pigeons, à mon âge. Ce serait match nul, la balle au centre. »
« Il n’y à pas d’âge pour faire le bien, si ? »
« Lorsque j’étais gamin, ma grand-mère venait s’asseoir sur ce banc. J’adorais lorsqu’elle lançait les miettes de pain de la veille. Elle gardait toujours un quignon. Aux champs, mon grand-père faisait le même geste. Il avait planté un épouvantail chapeauté d’un gibus qui m’effrayait, sinon j’y serais retourné pour l’imiter avec mes billes. »
« Ça n’aurait rien donné. La récolte aurait été perdue. »
« J’en aurais gagné d’autres. A la campagne, les gosses se modernisent au ralenti. Ils en étaient à regarder Canal +, à la télé. »
« Vous exagérez. »
« Oui. Ils ne jouent plus aux billes, c’est vrai, mais bon, il y a les vide-greniers… »
Je l’écoutais, bouche bée. Cette faculté de raconter comme j’aimerais écrire, jonglant avec les dialogues…
Au début, elle se rendait tous les jours au parc pour donner à manger aux pigeons. Elle disposait les miettes de pain sur le banc, comme son ancien amant, puis courait se cacher derrière un buisson. Elle semblait avoir recouvré son enfance, lorsqu'elle taquinait les garçons en leur lançant des petits cailloux tandis qu'ils escaladaient l'échelle accédant au sommet du toboggan vert. Leurs pères y avaient déchiré leurs shorts, jadis. Et les grands-mères n'étaient pas toutes couturières. Elle faisait exprès de ne point les atteindre, c'était juste pour jouer a la chatte et aux souriceaux.
Elle était persuadée que son mec reviendrait, tenaillé par le remords, car il l'aimait encore. Il ne serait pas inquiet d'avoir abandonné les pigeons à leur triste sort, non. Il reviendrait dans l'espoir de la retrouver elle, à la place où il l'avait vue, la première fois. Il savait qu'elle serait là. Elle plaiderait sa cause, avocate égocentrée, et ils se remettraient ensemble.
Une nuit, la police était intervenue. Elle avait tenté d'entrer dans le parc alors que la lune roussissait dans le ciel. Elle avait forcé la grille d'entrée, réveillant le voisinage.
« Il est là ! Il m'attend ! Je sais qu'il est là ! Laissez-moi entrer ! Il est là pour moi ! Les pigeons ne mangent pas, la nuit ! »
Elle avait passé la nuit au poste. C'est son frère qui s'y était pointé pour la récupérer.
« Elle a basculé dans une instabilité mentale qui la rendait cyclothymique. Puis tout est rentré dans l'ordre. Je lui ai trouvé ce petit appartement... J'ai cru qu'elle était guérie. Et puis, un jour, monsieur Chassagne m'a appelé pour me dire que les voisins se plaignaient. Vous n'étiez pas encore arrivé dans l'immeuble. Le concierge a eu tort de ne pas vous avertir qu'elle revivait sa rencontre avec son amant. Je l’avais mis au courant. Il pensait probablement que je plaisantais. Chaussée de talons aiguilles, elle essaie de reproduire le bruit de becs picorant le bois. »
« Ou le gravier quand on le piétine. »
« Oui, vous avez raison. Le gravier quand on le piétine… c'est tout à fait ça. Je n'y avais point songé. »
« Et elle n'a jamais consulté un psy ? »
« Elle s'y refuse, elle dit que l’autre va revenir, et qu'elle n'aura plus besoin de se chausser de talons aiguilles... Heureusement que nos parents ne sont plus de ce monde... »
« Elle a déjà eu des réactions bizarres, de leur vivant ? »
« Quand notre grand-père est décédé, elle a voulu se chausser de ses charentaises. A l’occasion de la rentrée des classes, elle a voulu y aller en pantoufles. Elle a fait une crise. Tout le monde, dans le quartier, croyait qu’elle avait peur de l’école. Il a été convenu de la déchausser, une fois arrivés devant la grande porte où s’agglutinaient adultes et enfants. C’était le deal. Notre père a jeté les charentaises à la poubelle. Elle a beaucoup pleuré, ce qui ne l’a pas empêchée d’être la meilleure élève. »
Visiblement ému, il s’est levé et m’a remercié avant de quitter les lieux sur la pointe des pieds.
Il a tardé à se retourner lorsque je l’ai hélé.
« Francis… Francis… »
« Oui. »
« Pourquoi êtes-vous si confiant ? Je suis un inconnu. »
« J’ai lu, dans vos yeux, que ma sœur vous intéresse… Et vous me paraissez sincère. »
« Je ne suis pas amoureux d’elle. »
« Vous ne le savez pas encore, vous êtes si jeune. »
– EPILOGUE –
J’ai été sauvé par le gong.
J’ai réalisé, peu après, que c’était une pensée égoïste.
J’ai continué de supporter les délires de Thérèse. Puisque je ne dormais plus, autant remplacer ces heures perdues par la rédaction d’un roman.
Il m’est arrivé d’aller dormir chez Raoul. J’avais acheté un dictaphone, et il râlait lorsque je me levais, au cours de la nuit.
« Moins tu essaies de faire du bruit, plus tu en fais. Pas très au point ton dictaphone. Il doit être dur de la feuille. J’espère qu’il est muet… »
Raoul, à cause de moi, passait ses nuits à écouter France Musique. A l’aube, je rentrais. Monsieur Chassage avait remarqué mon manège.
« Elle abuse, n’est-ce pas ? »
« Monsieur Chassagne, je crains de devoir partir. J’ai écrit un roman que j’ai proposé à un éditeur. Si ça marche, je vais déménager. »
« Je crois que vous vous fourvoyez, cher monsieur Breitner. Vous ne pourrez pas vivre de vos écrits. »
« Non, non. Je garde mon emploi à la librairie. Mais pourquoi me dites-vous ça ? »
« Je suis désolé, j’ignorais que vous bossiez déjà. »
« Comme quoi, vous ne savez pas tout. »
« Dans mon métier, la curiosité est une qualité. »
« Dans le mien aussi. »
J’avais eu envie de hausser les épaules, mais je m’en étais abstenu.
Alors que je désertais sa loge, il m’a lancé : « A force de vendre des livres, vous avez eu envie d’être édité. Quoi de plus normal ! »
J’ai souri et il a ajouté : « Elle va vous manquer. Je vous donnerai de ses nouvelles, si vous me communiquez votre nouvelle adresse. »
« Je ne suis pas encore parti. Au revoir, monsieur Chassagne. Et donnez le bonjour à vos jumeaux. Ils aiment lire ? »
« Je crains que non. Au revoir, monsieur Chassagne, passez une bonne journée. Pour la nuit… je préfère me taire. »
« Tu pars pour ne plus la revoir, n’est-ce pas ? »
« Tu me connais, toi, mon Raoul. »
« J’aurais fait pareil. »
J’ai acheté un cabanon, en front de mer. Je me suis éloigné de la librairie, mais mon patron me trouvait bonne mine.
« L’air du large, monsieur. »
« Appelle-moi par mon prénom. »
« Je ne le connais pas. Pas encore. »
« Grégoire. Et pour la parution de ton roman, je te dis MERDE. »
« Merci, Grégoire. »
« Sinon, je peux savoir le titre ? »
« Thérèse et les pigeons. »
« Ça ressemble à une fable de La Fontaine. »
Nous éclatâmes de rire.
Le silence revenu, une voix murmura à mon oreille.
« Vous n’avez pas le droit. »
J’ai sursauté. C’était la voix de Thérèse. Elle allait me hanter la tête… jour et nuit.