Tristan et Hélène
Chapitre 1
La musique résonnait dans la vaste salle du trône, où étaient rassemblés les convives du mariage. Le roi et la reine, habitués aux festivités mondaines, regardaient avec tendresse leur fille aînée, qui allait enfin s’envoler du nid familial avec son nouvel époux. La mariée semblait s’amuser, mais son sourire de façade et ses gestes saccadés trahissaient une gêne, que seule Hélène, sa sœur, avait remarquée. Assise à ses côtés, elle essayait de la distraire en lui racontant encore cette histoire de colombe et de souris amoureuses, que la mariée aimait tant. Cette épopée enfantine, qu’elles se chuchotaient le soir dans leur grand lit à baldaquin, leur évoquait l’amour impossible entre deux êtres que tout sépare. Ce sentiment ténu d’un bonheur qui vous file entre les doigts les faisaient toujours vibrer et guidait leurs rêves éveillés aussi bien qu’endormis.
Hélène poussa sa sœur du coude, l’invitant à regarder le petit groupe de musique qui essayait tant bien que mal de rajouter un peu de poésie à ce festin gargantuesque. Les invités riaient gras, mangeaient gras, et entonnaient des chants guerriers, entrecoupés de cris et de bousculades amicales. Ils couvraient la fine musique dont Hélène essayait d’entendre les quelques notes. La mariée suivit le regard d’Hélène et trouva elle aussi que ce petit groupe méritait davantage de considération. Elle se surprit à se lever et demanda le silence avec une voix assurée. Après tout, elle était maintenant une dame, et elle voulait marquer un tant soit peu son empreinte et élever les âmes au-dessus des tâches de gras sur les taffetas des chevaliers présents.
— Nobles invités, dit-elle, vos chants guerriers, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt par l’évocation de vos aventures sanglantes, mériteraient de s’adoucir pour que mes oreilles, fatiguées de leur tonalité, puissent entendre la musique de notre groupe, spécialement dépêché de la lointaine Normandie. Chers amis musiciens, venez donc au milieu de la salle nous jouer une musique dont vous avez le secret, qui puisse transpercer nos cœurs, et surtout celui de Messire Gaëtan ici présent, réputé être en pierre !
Ledit Gaëtan ria si fort qu’il faillit tomber de sa chaise :
- Ma bonne dame, dit-il, si mon cœur est en pierre, sachez que mes autres organes ont le sang chaud !
Hélène fit la grimace à l’évocation brutale de la grossièreté du personnage, connu dans toute la région pour être un coureur de jupon malpoli et bourru, dont tout le monde savait qu’il fallait se méfier.
Les quatre musiciens s’installèrent au centre de la salle et attendirent que le silence se fit pour débuter leur morceau. Le plus âgé d’entre eux prit son archet et commença seul à faire vibrer les cordes de sa viole de gambe. La musique s’éleva d’abord comme un murmure plaintif. Peu à peu, elle s’intensifia, jusqu’à envahir la salle. L’alternance des sonorités graves et des notes aiguës créa un sentiment étrange dans l’assemblée, un appel à la beauté et à la sérénité. C’est le souffle coupé que la mariée se rassit sur son trône, et qu’elle prit la main d’Hélène, déjà transcendée par la musique. Cette complainte ravivait en elles l’écume de leur amitié mise à mal par ce mariage obligé, dont elles connaissaient trop bien l’issue prochaine.
Deux autres musiciens entrèrent dans la mélodie, par l’appui sourd d’un petit tambourin, et de clochettes discrètes, qui imprimèrent un rythme lancinant au morceau.
Le dernier des quatre restait en retrait, les yeux fermés, comme s’il s’imprégnait de la douceur de la musique. Il était jeune, de cette jeunesse heureuse qui allie audace et douceur, courage et sensualité. Ses boucles blondes, presque juvéniles, retombaient ardemment sur ses oreilles, coiffant son visage tranquille d’une couronne d’or. Quand il ouvrit les yeux, c’est avec un regard neuf et serein qu’il embrassa l’assemblée, s’arrêtant dans le vert des yeux d’Hélène. Son teint s’empourpra légèrement, conférant à son allure une couleur harmonieuse, d’or et de bleu, de vert et de rose. Sans détourner son regard, le jeune homme s’avança d’un pas. Hélène semblait avancer elle aussi, inconsciemment, comme pour toucher davantage l’aura du garçon et sa chaleur proche.
Un son s’éleva alors dans la salle, comme arrivé d’un univers parallèle. Quelque chose de céleste s’en dégageait, catapulté au cœur des convives avant même qu’ils n’en prennent conscience. Il transperça surtout l’âme d’Hélène, s’y logeant doucement jusqu’à emplir tout son être.
Chapitre 2
Tristan remonta ses mèches blondes d’un coup de tête pour mieux apercevoir le château qui apparaissait au croisement du chemin. Après trois jours de marche, sa Normandie natale lui semblait maintenant bien lointaine. Son excitation à l’idée d’arriver se mêla à une appréhension soudaine, comme un pressentiment. C’était comme si ce voyage était l’aboutissement d’une destinée sur laquelle il n’avait prise. Ses compagnons, d’ordinaire si joviaux, n’en menaient pas large non plus : même s’ils savaient que leur musique allait ravir leurs hôtes, ils n’avaient pas le droit à l’erreur. Tout le monde parlait du mariage de la princesse royale, et ils n’en revenaient pas d’avoir été choisis, eux les humbles musiciens du comté de Galitéa, eux qui jouaient pour les malades, les serviteurs, les pauvres de ce monde. Bientôt, ils allaient se produire devant les grands et les puissants, et ils n’avaient pas d’élixir magique pour enchanter leurs âmes.
C’est le cœur noué d’émotion que Tristan et ses compagnons franchirent la Porte du Soleil, marquant le passage de la campagne vaste et calme au tumulte coloré de la ville. Les ruelles serpentaient vers le château, odorantes, chaleureuses, pleines de la musique humaine des affaires quotidiennes. Là un fumet de viande séchée, ici une lavandière chantant un air joyeux, et plus loin une bande d’enfants joyeux qui bousculaient les passants. Le tourbillon de sensations mettait Tristan à rude épreuve, lui qui était habitué à la douceur de la brise dans les buissons, au doux parfum de la terre humide après une pluie d’été, et au bruissement des vagues sur les galets.
Le garde les toisa d’un air goguenard tandis qu’ils entraient dans la cour de l’immense château, aux tours étroites parsemées de fanions et de drapeaux : pas de doute, le mariage se préparait, et ils allaient en faire partie. On les fit entrer dans leurs appartements, et après un frugal déjeuner au fin fond de la cuisine du sous-sol, ils se présentèrent devant le chambellan, organisateur des festivités. Les règles étaient claires : pas de fioritures, de la musique pas trop forte ni trop faible, ne pas regarder les invités, ne pas parler sans y avoir été invités, surtout à la famille royale.
Tristan hocha la tête, il n’avait de toute façon pas l’intention d’aller danser sur les tables ou de courtiser une princesse : il était venu ici pour chanter, et s’il pouvait apporter un peu de beauté à ce mariage arrangé, ça lui suffisait.
Le dîner allait commencer, et ils étaient déjà installés au fond de la salle. Tristan se fit la réflexion que l’acoustique n’était pas la meilleure, et qu’avec le brouhaha des chevaliers, personne ne les entendrait… c’était un peu dommage, mais on ferait avec, comme on faisait avec ces chaises inconfortables, ce courant d’air venu de la porte du fond, et les serveurs qui les bousculaient sans cesse quand ils passaient les bras chargés des magnifiques plats, enjambant les colonies de souris qui couraient ici et là. Les convives étaient tous assis. On attendait le roi et la reine, et surtout les mariés. Tristan entendait les murmures des notables installés à la table à côté de lui, qui parlaient avec l’aisance cruelle de ceux qui aiment se mystifier eux-mêmes. On parlait de la belle cérémonie, de la fierté du roi, de l’habituelle mélancolie de la reine. On évoquait l’épée d’honneur du nouveau prince et l’absence de sourire de la mariée. « Que voulez-vous, pouvait-on entendre, elle est trop sentimentale, elle s’y fera à ce mariage, et le marié n’est pas un si mauvais garçon ». On évoquait aussi la beauté d’Hélène, la sœur. Une beauté rebelle, presque maligne, qui évoquait la liberté de la colombe et l’intelligence du chat, et dont personne n’avait encore réussi à attraper le cœur.
L’entrée des mariés fut auréolée de grands « hourras » et de « bravos », d’une clameur intense, réchauffée par le vin qui coulait déjà à flot. Les nouveaux époux embrassèrent la salle, remerciant les convives de leur présence chaleureuse et festive. Ils s’assirent à leur place, face aux invités, sur la table d’honneur. Tristan n’avait pas vraiment regardé la scène, tout occupé qu’il était à jouer de son instrument, mais un bruissement de tissu lui fit relever la tête : la sœur de la mariée passait à ses côtés pour rejoindre sa place. Il n’avait pas vu son visage, mais quelque chose d’inhabituel l’avait traversé : était-ce ce doux parfum, ou cette démarche à la fois agile et décidée ? Un pincement lui serra le cœur, sans qu’il ne comprenne pourquoi.
Il observa la table des mariés pour tenter d’apercevoir la princesse, mais un pilier du château l’en empêchait. Il se leva avec fébrilité quand la nouvelle épouse convia leur petit groupe à rejoindre le milieu de la salle pour jouer un morceau. C’était leur moment, se dit-il, il fallait qu’il se concentre, pour que la musique parte de son âme, et arrive à atteindre celle des spectateurs. Il ferma les yeux pour s’imprégner des notes de la viole de gambe, du tambourin léger et des clochettes printanières. Mais son cœur cognait dans sa poitrine : ce n’était pas le trac, non, ça partait de plus profond, du milieu de son être, et remontait dans sa poitrine en lui coupant légèrement le souffle. Alors il ferma les yeux un peu plus fort, et quand il ouvrit les yeux, ses pupilles noires se perdirent immédiatement dans le vert profond des yeux de la belle Hélène.
L’échange de regard dura un bref instant, mais pour eux, il dura mille ans.
Tout était suspendu : le sourire niais de Gaëtan, le vin qui coulait dans un verre, l’œil bienveillant de la reine, le ballet des serveurs. Il ne restait plus que ce regard, qui restait accroché l’un à l’autre, et qui les reliait par un lien invisible mais bien réel, ouvrant à un monde inconnu et vaste de possibles, terrifiant et beau. Avec un naturel qui le déconcerta, un premier son traversa sa gorge nouée presque aussi sûrement que si sa destinée le lui avait dicté. Puis vint un deuxième son, et avec le troisième arriva la mélodie sacrée, qui allait parfaire ce chemin vers la princesse. Les cœurs ainsi reliés remontaient des entrailles de leurs âmes, se rejoignaient et dansaient, l’un contre l’autre, l’un avec l’autre. Ils étaient devenus indissociables en un instant.
Chapitre 3
Hélène avait mal dormi. Toute la nuit, elle s’était tournée et retournée, comme s’il lui manquait quelque chose. Mais étrangement, c’était un manque rassurant qui l’entourait de sa présence fantôme. C’était comme si ce garçon était encore là, comme si sa voix céleste la berçait encore et la comblait. Elle gardait le souvenir de ses boucles blondes et de son regard intense, et surtout la sensation de ses lèvres douces comme la soie, sur lesquelles elle avait, dans un élan impromptu, posé un léger baiser au détour d’un couloir sombre, alors qu’ils remontaient vers leurs chambres respectives. Elle ne savait plus s’il s’agissait d’un rêve ou si elle avait osé ce geste défendu, mais son souvenir tenace lui brûlait les lèvres.
Elle se leva, réajusta sa chevelure et se posa devant sa harpe pour jouer un air léger et simple dont elle avait le secret. Tout en faisant courir ses doigts sur les cordes, son esprit vagabondait de rêves et d’espoirs : quand pourrait-elle le revoir ? Que devrait-elle dire, ou faire ? Comment approcher ce garçon, riche seulement de sa musique et de sa liberté ? La mélancolie l’attrapa alors, et avec elle son cœur commença à saigner de cette absence indélébile.
Tristan ne comprenait pas ce qui lui arrivait : il n’était plus vraiment le même depuis la veille, depuis ce regard profond qui lui avait percé le cœur aussi sûrement qu’une flèche pourrait le faire dans une pomme d’amour. Mais la princesse était inatteignable. Comment lui, pauvre fils de paysan, qui n’avait que sa voix pour grapiller un peu de pain, pouvait-il imaginer un seul instant qu’elle pouvait s’intéresser à lui ? Il y avait bien eu ce baiser léger comme une plume, posé subrepticement au carrefour d’un couloir, qui restait suspendu à ses lèvres. Mais il ne savait plus très bien s’il l’avait vécu ou rêvé.
Une note de musique le rattrapa alors qu’il s’apprêtait à quitter le château. Une douce mélodie enchantait la cour, descendait des murs comme une pluie d’été, et le touchait comme ne pouvait le faire qu’une personne. Il remonta le fil de la musique, grimpa les escaliers de la tour, tournant à droite, à gauche, guidé par cet air. Il volait presque, certain de son élan. Il s’arrêta devant une lourde porte rouge, interdit, hésitant : qu’allait-il dire ? Qu’allait-il faire ?
Elle avait suspendu sa note : elle retenait son souffle, ayant cru entendre un frôlement derrière sa lourde porte rouge.
Elle mit sa main sur la porte, le cœur battant.
Il posa sa main sur la porte, le cœur battant.
Leur cœur battait à l’unisson, comme un tambour silencieux, fixant en eux la mélodie parfaite de leur rencontre.
Puis elle retira sa main et se retourna vers son monde.
Puis il retira sa main et s’en retourna vers son monde.