Un coquillage m'a dit

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Maman n’aimait guère son beau-père. Papa le savait et profitait de ses rares absences pour l’évoquer. Je lui posais souvent des questions à son sujet.

« Papy était ébéniste, ta mère lui a reproché de n’avoir jamais confectionné des jouets pour toi. Des soldats, par exemple. Moi, il m’a gâté avec des conflits que je reproduisais sur la table de la salle à manger. »

« Mais, papa, il ne pouvait pas savoir qu’elle était enceinte d’un garçon. Une fille ne joue pas à faire la guerre. Et les poupées en bois, ça n’existe pas. Et puis, il est parti dans les étoiles, juste après que j’ai découvert le soleil. »

« Tu as raison, fils. Et c’est si joliment dit. Je suis si fier de toi. Tu me sembles en avance sur les autres gamins de ton âge. »

« Je ne suis plus un gamin, papa. »

« Ça, c’est vrai. Je le constate tous les jours. »

Je venais d’entrer au collège, et je ne devais pas compter sur ma mère pour me parler des choses de la vie. Papa s’y collait avec un certain talent.

 

« Et les meubles… C’est lui qui… »

« Non. Nous sommes ébénistes de père en fils, dans la famille, mais j’ai mis un terme à la série. A ma grande honte, j’ai été incapable de prendre le relai. Je ne suis pas manuel. Papy ne m’en a pas voulu. Il disait que les temps viraient à une modernité qui ruinait les espoirs des petites gens. Et toi, je ne sais pas, mais je t’imagine mal maniant le marteau. Tu es plus doué avec un crayon, si je me fie à tes dessins. »

« Et maman ? »

« Quoi, maman ? »

« Elle est manuelle ? »

« Oui, bien sûr. Pour cuisiner. »

Et il avait éclaté de rire.

Je n’ai pas insisté.

C’est depuis ce jour que j’ai cessé de dessiner.

J’avoue avoir pris du plaisir à casser mes crayons.

 

*

 

C’était une chance d’habiter à deux pas d’une calanque. Surtout lors des nuits d’été, quand la canicule nous empêche de fermer l’œil, et qu’il n’y a qu’une dizaine de marches à descendre pour prendre un bain de minuit. Elles ont été taillées dans le roc à une époque où je n’étais même pas le projet d’un jeune couple.

Une maison aux murs jaunes dominant la mer, ses îlettes, et un grand phare. Maison qui avait une histoire avant que la mienne ne lui fût imposée. Maman avait insisté pour y accoucher. Elle se refusait à me donner la vie à la clinique, entre des murs blancs.

« J’aurais l’impression d’écarter les cuisses dans une boîte à chaussures. »

Papa m’avait tout raconté quand j’avais été en âge de capter le sabir des adultes. Cette phrase l’avait amusé, et il lui avait promis d’appeler la sage-femme dès que…

Bref.

Résultat : je suis né là où, aujourd’hui, je dors, mange et baise. C’était le toit de notre famille depuis au moins un siècle, et pas question de déserter cet écrin. J’étais devenu la sentinelle des meubles que j’embrassais, gamin, pour imiter papa, ce qui me valait le courroux de maman.

« Pour épousseter, j’ai un plumeau. Tu fais trop de zèle, mon fils ! »

J’avais entendu dire, de la bouche même de mon père, qu’ils étaient assez vieux pour être vendus à un brocanteur.

« Quand nous ne serons plus là, ta mère et moi, tu pourras les céder à un bon prix. Il y en aura toujours un pour t’en délester avec le sourire. Et puis, j’ai souvent l’impression qu’ils nous écoutent et nous jugent. Mais ce n’est qu’une impression. »

« Moi aussi, papa. Moi aussi. »

« Tu les as surpris en train de comploter ? »

« Ils murmurent pendant que nous dormons… Mais moi, je les entends. »

« Pas de doute… tu es bien mon fils ! Il ne faut rien dire à ta mère, d’accord ? »

« Bien sûr, papa. »

J’ignorais que nos meubles fussent dotés d’oreilles, de sensibilité. Il n’empêche, je devais les câliner pour les rassurer. La nuit les couvrait de frissons, et j’avais peur d’être lardé d’échardes s’ils venaient à éclater sous la pression. Comme si la main d’un géant les empoignait et…

Lorsqu’ils déprimaient, les termites se pointaient, et maman devait manier la balayette pour nous débarrasser de la sciure.

Nonobstant, je me voyais mal grandir sous un autre ciel que celui qui m’avait vu serrer mes petits poings pour boxer une sage-femme irrespectueuse.

Au fil des ans, hélas, l’état de santé du nid m’a inquiété au point d’en toucher deux mots à Raoul, mon meilleur ami, accessoirement mon confident.

« T’as vu ma tapisserie ? »

« Qu’est-ce qu’elle a, ta tapisserie ? Je la trouve très bien… ta tapisserie ! »

« Qu’est-ce qu’elle a ? Regarde mieux ! »

Il avait dégainé ses lunettes. La sensation qu’il s’apprêtait à lire un paragraphe en partie effacé. Comme si je lui avais révélé que cette maison avait été, autrefois, occupée par Jean Giono. C’était un grand fan de la littérature provençale.

« Oui, elle est déchirée par endroits… et alors ? Ça ne se voit pas. La preuve, j’ai eu besoin de mes lunettes. »

« C’est l’humidité. La mer gagne du terrain. »

« T’as une cave… tu es allé voir si le grand bleu te prend à revers ? »

« Elle est au sec. Mais ça ne veut rien dire. »

« Si tu veux, je peux en parler à mon beau-frère. »

« Il va assécher la Méditerranée ? »

« Non, mais il est très doué dans le domaine de la cicatrisation des lézardes. »

Nous avons ri.

Je m’étais posté devant la porte-fenêtre afin d’admirer, bouffée d’air pur dont je ne me lassais point, l’horizon au-delà duquel tant de cargos avaient plongé.

« Allez, j’y vais, mec ! Si, dans quelques semaines, tu continues d’avoir des doutes sur l’étanchéité de ta cave, appelle-moi ! »

« Toujours le mot pour rire. »

« Les muets pleurent souvent en silence. »

« C’est du Giono ? »

« T’es con ! »

 

Du mal à m’endormir, ce soir-là. La sensation que la maison tanguait, victime du roulis. Un vaisseau prenant le large dans le but d’accoster sur une île lointaine. Le mistral s’était levé. J’avais remarqué que l’horizon rosissait, au crépuscule, deux heures plus tôt. Les pêcheurs se vantaient de savoir que c’était le signe d’un lendemain venteux.

Sauf que là…

Il sifflait dans les haubans. Les pointus jouaient aux autos tamponneuses dans le petit port, au creux de la calanque, à bâbord. A tribord, à l’abri des bourrasques, les eaux peuplées de fantômes écumants étaient silencieuses… et immobiles. Ce n’était pas un miracle, non, juste une paroi rocheuse faisant rempart. Pêcheurs et baigneurs en profitaient, chaque jour, malgré le refroidissement de l’eau. De la fenêtre de ma chambre, j’assistais à la danse des ombres bipèdes. Probablement des marins échoués, exsangues, au bout d’un voyage de non-retour. L’unique réverbère tendait son long cou de diplodocus, comme pour lorgner les galets dont les plus gros s’abstenaient de rouler au gré des vagues mourantes.

Il m’a donné une idée.

Je me suis dit que…

Que, puisque je ne dormais point…

L’occasion d’utiliser ma lampe torche et d’en récolter quelques-uns, parmi les plus beaux, comme autrefois. Gamin, il m’arrivait de les peindre afin de leur donner figure humaine.

J’ai enfilé un short et, torse nu, je suis descendu sur la plage éclairée en biais. Les marches taillées dans le roc avait jadis été glissantes… plus maintenant. J’ai maudit la lune, étrangement absente. Des nuages gourmands avaient également dévoré les étoiles.

Je me suis senti rajeunir. Des clapotis. J’ai imaginé que j’avais rendez-vous avec une sirène. Sa tête émergerait, sa chevelure flottant, ondulante, tel un bouquet d’algues.

« J’en ai trouvé un, au large, par dix mètres de fond. Il s’était égaré. Mais je l’ai lâché tandis que je regagnais la surface. Il a coulé à pic. Les eaux ne sont pas sûres. J’espère que tu ne m’en voudras pas. Le bout de ma queue a déjà été dévoré par un requin… pas envie que… je ne suis pas un lézard… »

J’ai éclaté de rire et la réalité m’a rattrapé à la volée.

J’ai fouillé la plage de galets, à la recherche de l’élu. Un seul suffirait. Je ne comptais pas le transformer en face de clown. Je le voulais gris veiné de blanc.

Mon pied a glissé sur quelque chose de plus volumineux après que j’avais fait quelques pas à l’aveuglette, perdu dans mes pensées, sursautant à chaque bruit de succion.

« Tu la veux blonde ou rousse ? Je n’ai plus de brunes. »

« Qui est là ? »

« Je suis ici, sous ton pied. Tu as bien failli m’écraser… Baisse un peu les yeux. Là… tu me vois ? »

J’ai obéi.

« Je suis au milieu des galets, mais comme je ne suis pas fait de pierre… »

J’ai ramassé le gros coquillage.

« Si je t’avais marché dessus, je me serais fait une entorse… »

« Je suis pourtant inoffensif. Je ne fais que le bien. Je n’exauce pas le vœu d’un homme qui a un casier judiciaire plein à ras bord. »

J’ai dirigé mon regard vers le sommet de l’escalier, puis derrière moi, dans un coin sombre. J’ai orienté la lampe torche vers cette poche d’obscurité. Rien. Juste une ancre rouillée appuyée contre la roche. On eût dit un gros hameçon. Pour pêcher la sirène, sans doute. J’ai émis un petit rire de souris.

« Raoul, c’est toi ? Tu me fais une blague ? Comment savais-tu que je descendrais sur cette plage, juste ce soir ? »

« Je ne m’appelle pas Raoul. Je n’ai pas de nom. Je suis un génie qui a refusé de s’enfermer dans une lampe. »

Il y eut un silence, à peine troublé par de légers clapotis, et le cri des pipistrelles dont certaines, curieuses, frôlaient mes cheveux.

« Ça te dirait d’écouter la mer ? »

« C’est ce que je fais. »

« Non. L’autre. Celle des grands voyages. »

« Un peu basique, comme proposition. Tu te vends mal. Tu es un génie de pacotille. »

« Tu n’es pas obligé de m’insulter, mais je comprends ton émoi. Alors ramasse-moi, et colle-moi à ton oreille… n’importe laquelle ! »

Je me suis exécuté, et ce n’est pas la mer que j’ai entendue.

 

*

 

Une voix de femme me demandant si j’étais prêt à accepter l’inacceptable.

« Toi, si cartésien, puisque mortel. »

« Parce que les défunts continuent de croire en Dieu ? Ils sont masos ? »

Pas de réponse.

J’avais ainsi appris qu’un coquillage doué de la parole savait aussi éluder.

Le tutoiement ne me gênait point parce que je n’étais pas encore sûr d’avoir affaire à la réalité.

« Attends ! Tout à l’heure, tu m’as bien parlé avec une voix d’homme, je n’ai pas rêvé, si ? »

« La mer est une femme. »

« Mais encore ? »

« Je m’exprime d’une façon destinée à combler la personne qui m’écoute. »

« Admettons. Et que me veux-tu ? »

Je suis allé m’asseoir sur un rocher affleurant et j’ai posé le coquillage juste à côté de moi.

« Garde-moi au creux de ta paume. Les deux, c’est mieux, mais uniquement si… »

« Je vais me réveiller. Oui, je vais bientôt me réveiller. »

« Si tu fais un vœu, je l’exaucerai, mais à condition que tu me prennes délicatement dans l’écrin de tes mains en coupe. Comme un objet précieux, un bibelot rare. Ce Graal qui vous est encore inaccessible, à vous humains. Quand je commencerai à chauffer, tu pourras me lâcher, et je disparaîtrai avant de toucher le sol. Mais si tu me lances dans la mer, tel un vulgaire caillou, je perdrai mes pouvoirs et je n’aiderai plus personne. Si tu savais comme je suis utile, en ces temps de crise. »

« Le génie de la lampe est bien moins moderne que toi. »

« J’apprécie le compliment. »

Combien de fois ai-je appelé mentalement Raoul à mon secours…

Je n’étais point en danger, mais bon, si je ne dormais pas, j’étais peut-être en train de perdre la tête.

« Un vœu. Je dois faire un vœu. Mais pourquoi ai-je mérité cette faveur universelle ? »

« Le hasard, tout simplement. »

« En gros, si je m’étais endormi… »

« Voilà. Pas d’effet boomerang. A moins que… Quelqu’un d’autre, peut-être, qui a fait demi-tour après avoir constaté ta présence alors qu’un bain de minuit figurait à son programme. »

« J’avais rendez-vous avec mon amie la sirène… »

« Fait-elle partie de ton vœu ? La désires-tu plus à même de te satisfaire ? »

« Sans queue de poisson, c’est ça ? »

« Non. Plus sérieusement… là, je commence à refroidir. »

« J’ai bien quelque chose, mais tu ne vas pas apprécier. »

« Dis toujours ! »

« La mer commence à envahir ma cave, et même au-delà. J’ai la tapisserie qui se décolle, à cause de l’humidité, et même se déchire, par endroits. »

« Et tu voudrais que j’assèche l’élément grâce auquel je vis ? »

« Pas du tout. C’est un peu radical. Juste que ma maison cicatrise là où il y a des fêlures. Sinon, elle va devenir un bocal dangereux pour le poisson qui y barbote en attendant une mort naturelle. »

« Tu ne préfères pas redevenir jeune ? »

« Je croyais que tu devais exaucer mon vœu. Si tu dois mettre ton véto, ce n’est plus un vœu, c’est un cadeau que tu choisis selon ton bon vouloir. »

« C’est vrai. Mais plus je lis dans tes pensées, plus j’y découvre des regrets de ne pas avoir assez profité de la vie. »

« Parce qu’en plus, tu visites mon cerveau comme un musée… »

« Il y a là quelques belles pièces. Mais… la jeunesse… »

« La jeunesse… Non ! Je ne suis pas Faust. La jeunesse, ça ne me prend pas la tête, contrairement aux autres séniors. Pas à notre époque. Pas envie d’être obsédé par des instruments qui vous brûlent le regard et le cerveau en vous faisant croire que c’est dans l’air du temps. Il m’est plus doux d’écrire une lettre avec un stylo et du papier que de jouer du piano sur un clavier d’ordinateur. »

« Je comprends… Je comprends… »

Des clapotis.

« Laisse tomber ! Probablement des muges qui batifolent à la surface de l’eau. Ils cherchent à attirer l’attention des étoiles. Sinon… et les meubles que tu as remisés dans ton garage depuis que tu as renoncé à conduire ? »

« Tu veux savoir pourquoi je prends le bus ? »

« Amusant. Et si je te proposais de les remettre en place. Un bon coup de plumeau… et hop ! Comme neufs ! Là, l’émotion de les retrouver, comme autrefois, te fera naturellement rajeunir. Ça ne t’empêchera pas de les vendre si tu décides de t’acheter une nouvelle voiture. »

« Qu’est-ce que je ferais de deux voitures alors que je prends le bus pour aller en ville ? »

« Ces meubles, qu’ont-ils de si particuliers ? Ça m’intrigue. Je suppose qu’ils sont anciens, très anciens. Qu’ils appartiennent à ton grand-père ébéniste ? »

« Comment tu sais qu’il était ébéniste ? »

« Il est omniprésent dans ta mémoire. J’y lis comme dans un livre ouvert. »

« Je ne laisse jamais un livre ouvert. J’ai toujours un  marque-page sous la main. »

Un silence est venu tout remettre à niveau. L’humour s’effaça. L’émotion le remplaça.

« Les meubles, mon père les aimait tellement qu’il les embrassait. Ils étaient sacrés… et ils le sont encore. Il m’a néanmoins permis de les vendre si j’avais besoin d’argent, en attendant de trouver du travail, ou pour arrondir mes fins de mois, mais je n’ai jamais osé. Je me voyais mal fleurir sa tombe après l’avoir trahi. Je leur parle, parfois. »

« Et ils te répondent ? »

« Non… et c’est bien dommage. Je les astique, mais ça les chatouille. Ils vibrent sous le titillement du chiffon. Mais ce n’est pas une bonne vibration. De légères secousses annonçant un tremblement de terre, oui. Alors j’ai cessé de m’occuper d’eux. La poussière les a enrobés comme une seconde peau. La nuit, il arrive que je les entende craquer, et je lutte contre l’envie d’aller les rassurer. Ils sont sensibles à ma voix, mais ils me font peur, surtout le buffet Henri II dont les colonnes torsadées se raidissent quand je hausse le ton. »

« Ils t’empêchent de dormir ? »

« Oui. Ils viennent me hanter dans mes rêves les plus intimes. Ils sont envahissants. Je crois qu’ils ont peur que je ne me débarrasse d’eux en faisant un bon feu sur la plage de galets. Ils ne comprennent pas l’amour rétroactif que j’éprouve pour mon père. Ils sont de bois, c’est normal, je ne leur en veux pas. »

« Mais ils ne sont pas les seuls à hanter tes rêves, n’est-ce pas ? »

« Que veux-tu dire ? »

« La sirène. La sirène à la longue chevelure rousse. »

« Pas de doute, tu ne fouilles pas que dans ma mémoire. »

« Dans tes fantasmes aussi, oui. »

« Alors je ne vais rien t’apprendre de nouveau. J’ai gardé le dessin. Mais je ne sais plus où je l’ai rangé. »

« Moi, je peux te le dire. »

Je suis alors parti dans un rêve éveillé où mes années de lycée ont ressurgi comme un rebond du passé. L’occasion de saisir la balle au bond.

« Mes parents venaient d’acheter notre première télé… Il y avait un film de pirates, ce soir-là… Et cette figure de proue… de longs cheveux roux, la poitrine dénudée, les seins pointés… Et ce regard vert fixant l’horizon, parfois le galion ennemi… Le lendemain, je l’ai dessinée de mémoire après avoir passé une nuit mouvementée. Je m’étais juré d’épouser la femme qui lui ressemblerait. Je ne l’ai jamais rencontrée, et je suis resté vieux garçon. »

« Ça peut s’arranger. Non seulement, je sais où se trouve ton dessin, mais je peux également te permettre de réaliser ton rêve. »

Un vertige m’a fait tanguer sur le rocher où j’avais posé mes fesses.

« A mon âge, c’est un peu tard, tu ne crois pas ? »

Seul le silence m’a répondu.

 

*

 

Le silence s’éternisa, même pas dérangé par des cris de pipistrelles ou de clapotis. Au large, le grand phare faisait de l’œil à la lune.

« Et mon vœu ? »

J’ai fermé les yeux, persuadé que lorsque je les rouvrirais, le coquillage ne serait plus là.

« La mer, la nuit, à un pouvoir hypnotique. » m’avait dit Raoul.

« La nuit, on la voit à peine. »

« Certes. Mais on l’entend. Les clapotis… On croit que ce sont des poissons… En vérité, c’est elle qui te parle. »

« Et si tu la fréquentes aux alentours de minuit ? » 

« Elle te propose ses tarifs de masseuse exotique. »

« Erotique, oui. »

Et cet imbécile avait gloussé jusqu’à ce que je me joigne à son délire.

Le coquillage était là. J’ai braqué la lampe torche sur lui. Son immobilité me parut minérale. Si je tardais encore, il allait fusionner avec le rocher, et devenir un kyste qu’il faudrait démolir à coups de pioche.

J’ai senti la haine monter en moi. Au lieu de mettre la poussière sous le tapis, j’avais soufflé dessus comme sur des cendres. J’étais maintenant aveuglé.

Je l’ai attrapé et l’ai lancé au loin, au-delà de la bouée où les enfants n’avaient plus pied.

« Je te souhaite de dénicher un pigeon qui n’aura pas ma patience, génie de pacotille ! »

« C’est à moi que vous parlez ? »

Une autre voix de femme. Qui me vouvoyait.

« Vous m’avez raté de peu. »

Je me suis félicité d’avoir emporté la lampe torche. Le faisceau lumineux déchira la nuit.

« Oui. Ici. Vous avez vu ma chevelure rousse ? Ça vous rappelle quelqu’un ? Je ne suis pas en bois, moi. Vous voulez voir ma queue ? Laissez-moi nager jusqu’à la plage sans me lapider. Je suis sûre que vous m’attendiez. Si c’est le cas, vous devez être maso. Je vous pardonne. Mais j’aimerais m’échouer vivante. »

J’ai appuyé sur le bouton qui transformait la lampe torche en courgette inoffensive. Juste bonne à me défendre contre…

« Vous êtes une sirène. Oui, vous êtes une sirène. Les sirènes ne tutoient personne. »

« J’ignorais ce détail. »

« Je l’ai inventé. »

« Pas grave. C’est pour vous que je suis sorti d’hibernation. Le plus naturel des comas. »

Elle avait accosté. J’ai regretté d’avoir suturé la nuit autour de moi, mais le réverbère m’a remplacé, ou bien la lune, je suis resté volontairement dans le flou. Je me vautrais dans le déni de pas mal de choses.

« C’est ça ou partir de la tête. » m’aurait di Raoul.

« Mais… vous êtes une vraie sirène… »

« Vous en doutiez ? »

« A mon âge, la seule chose dont on ne doute pas, c’est de la mort. »

« Je vais vous permettre de rajeunir. Prenez-moi dans vos bras ! »

J’ai hésité.

« Vous pouvez y aller sans crainte, je ne suis pas gluante… et je ne sens pas le poisson. »

Elle était légère. Ses cheveux étaient si longs, et ses seins si petits…

« Vous avez quel âge ? »

« Peu importe. Emmenez-moi chez vous ! Là-bas, je saurai quoi faire pour devenir une vraie femme. »

« Ou pour que je redevienne un homme. »

 

C’est le moment que choisit le monde pour basculer dans une autre dimension.

J’étais allongé sur le canapé, les yeux rivés au plafond où des ombres incertaines semblaient danser pour moi.

J’étais nu et…

J’ai donné la lumière. La pendule affichait deux heures du matin. Elle était arrêtée car le soleil commençait à se faufiler, dans la maison, par les interstices. Il y avait peut-être eu un orage. Il y avait une feuille froissée sur la table.

Je me suis penché et…

J’ai cru défaillir.

Le dessin. Le dessin représentant la figure de proue à la longue chevelure rousse.

Je me suis dit que je rêvais. Tout à l’heure, je ne dormais pas. La sirène était donc quelque part, dans la maison. Dans la baignoire ?

« Mais non ! Elle s’est transformée en jeune femme. Tu as déjà oublié ses longues jambes ? Elles t’ont permis de recouvrer ta vigueur d’antan. »

Je l’ai appelée. Avait-elle un prénom ?

« Tu es là, jolie sirène ? »

Je perdais les pédales. Je me suis ébroué, histoire de remettre de l’ordre dans mes synapses.

La tapisserie.

Elle n’était plus déchirée, par endroits.

Je me suis précipité dans la cave, en faisant très attention en dévalant les marches. Les murs étaient sains. Les continents d’humidité avaient été gommés par un tsunami. Paradoxal.

Je suis remonté : direction le garage.

Les vieux meubles avaient été dépoussiérés.

Je suis retourné dans le salon.

La maison me parut aussi vide que la coquille d’un bernard-l’hermite. Mais je n’y entendais plus la mer.

Retour à l’étage.

Penché à la fenêtre de ma chambre, je me suis mis à pleurer.

La mer…

Absente.

La raison m’avait déserté, elle aussi.

J’ai téléphoné à Raoul.

« Raoul… Viens ! Vite ! »

 

C’est lui qui a appelé les flics.

 

Il avait cru qu’un squatteur avait trouvé son numéro par hasard et s’amusait comme un enfant sonne à toutes les portes avant de déguerpir.

J’avais tellement rajeuni qu’il n’avait pas reconnu ma voix.


Publié le 16/07/2026 / 2 lectures
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