J’ai quitté, à quarante et un ans, la maison où je suis né. Ma chambre était encore pleine de mes cris, mais les murs ne saignaient plus. Ce jour-là, le soleil s’est penché sur mon berceau. La sage-femme avait dû, en même temps, s’occuper de mon père qui tournait de l’œil.
Maman l’avait rassuré en me serrant contre elle pendant qu’elle l’embrassait, après avoir tiré sur sa cravate pour qu’il se baisse. J’ai cru qu’elle allait m’étouffer. J’étais si fragile, mes os si mous, ma seule arme de défense consistait à abuser des sauts d’octave. Elle était dure au mal et pressée d’en finir. Elle avait eu la permission de madame Volpi qui, pointilleuse, faisait tout comme sa propre mère lui avait appris. C’était un peu tôt pour me câliner, mais bon, la vieille dame veillait au grain. Je n’avais pleuré qu’après avoir eu les fesses rougies par une main méchamment ridée. La maternelle étreinte m’avait calmé, et je m’étais endormi en réponse à sa berceuse fredonnée bouche close.
Non, je n’étais pas venu au monde parmi des bourreaux d’enfants.
Mes parents avaient eu la chance, lorsqu’ils avaient acheté cette maison, à deux pas de la mer, d’avoir une voisine très au fait des choses de la vie. Madame Volpi, paradoxalement, n’avait jamais connu la joie d’accoucher.
Je me trouvais tellement bien, sous ce toit, que j’avais dépassé, du simple au double, la date de péremption. Je sentais qu’à son âge, ma mère avait besoin de moi, et j’avais un ami d’enfance qui avait fait bâtir une villa avec piscine au bord de la mer. Il avait la folie des grandeurs, et beaucoup d’humour. Je me rappelle la fois où j’avais pêché un gobie et l’avait lancé, par-dessus le mur, dans l’eau chlorée, espérant qu’il vive encore un peu, histoire de faire une blague à Raoul. Hélas, elle était tombée à l’eau, elle aussi, car le pauvre poisson avait rendu l’âme avant son retour. Je m’étais perché dans un arbre afin d’observer sa réaction. Je suis sûr que s’il n’y avait pas eu ma mère, il aurait glissé le gobie mort dans notre boîte aux lettres.
Mais je dois commencer par le commencement.
J’avais huit ans lorsque ma mère a eu affaire à une voyante, dans le jardin public où j’avais l’habitude de faire du toboggan avec les copains. C’est ce matin-là que j’ai fait la connaissance de Raoul, dont les exploits sur le « tremplin olympique » excitaient les fillettes si joliment nattées. L’une d’elles, au visage tout taché de rousseur, lui avait même donné une fleur cueillie dans le massif de gazanias. Elle avait beaucoup pleuré quand sa mère l’avait engueulée.
« Les fleurs sont des êtres vivants. »
« Mais il y en a dans le vase, à la maison. »
« Ce n’est pas pareil, c’est ton père qui me les a offertes pour mon anniversaire. »
A l’époque, je trouvais que la mauvaise foi des adultes était un modèle à éviter lorsque j’aurais leur âge. Une amnésie partielle avait rangé cette décision au fond d’un tiroir fermé à double tour – je n’avais jamais retrouvé la clef.
Le voyante, qui arborait une dégaine de lycéenne montée en graine, lui avait murmuré à l’oreille que son fils se marierait à quarante ans. Elle ne s’était même pas assise à côté d’elle, ni même ailleurs. Elle était petite et sa chevelure bleue semblait une perruque. Maman avait haussé les épaules et retiré violemment sa main. Je ne m’en souviens pas vraiment, j’avais juste écouté aux portes. Mes parents discutaient dans la cuisine pendant que j’étais censé faire mes devoirs.
Je dois vous avouer que la voyante n’était pas loin de la vérité. C’est la raison pour laquelle j’ai quitté la maison. Maman était désormais une septuagénaire et papa n’était plus là depuis dix ans. Pas question de l’abandonner parce que j’avais la bague au doigt. Je préférais lui laisser entendre que le hasard…
Elle s’abstiendrait de penser que je lui avais menti, et c’est ce qui comptait.
*
Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’expliquais à maman que seul le hasard régissait le monde.
« Regarde, maman, j’ai quarante ans, dans deux mois, j’en aurai quarante et un… Tu crois qu’en si peu de temps, je vais pouvoir me fiancer et me marier ? »
Elle se blottissait dans mes bras.
« Tu vas m’abandonner, n’est-ce pas ? Ton père est loin, maintenant, il ne reviendra plus. Et je ne crois pas aux fantômes. Uniquement aux souvenirs. Ils vont et viennent, mais ne désertent jamais nos rêves. »
« Si je pars, je continuerai d’être présent. Cette ville m’est précieuse, et ce quartier, cette maison… toi, bien sûr… »
Ses larmes m’ont bouté hors du songe.
Je me suis senti péteux.
Cette nuit-là, j’avais dormi chez Miranda.
« Tu as encore rêvé de ta mère ? »
Je n’ai pas répondu. Mon silence était un aveu.
Elle m’a embrassé et s’est levée. Dix minutes plus tard, une bonne odeur de café me rendait amnésique.
Miranda et moi avions décidé de reporter nos fiançailles. Je voulais, à tout prix, faire mentir cette satanée voyante qui hantait mes jours et mes nuits – et pas que les miennes – depuis quatre décennies. J’avais évoqué une raison relative à mon travail.
« Tu es tellement plus jeune que moi. C’est moi qui devrais être pressé. Mais si je perds mon boulot… »
De nouvelles librairies s’ouvraient depuis que les gens avaient pris conscience que l’encre et le papier leur manquaient.
« On fera comme tu voudras. Comme ça, ta mère comprendra peut-être que la superstition n’est pas plus fiable que la croyance en un dieu. »
« Maman est athée, Miranda. »
« Oui, mais elle a cru cette inconnue qui lui balançait une prédiction en bois. »
« En bois mité, ma chérie. Regarde, tu voulais qu’on se marie sans tarder… Tu avais même programmé la date. »
« Oui, c’est vrai. »
« Tu vois ? Mais peut-être que la tienne de mère… »
« Non. Maman ne fréquente pas les jardins publics. »
Et nous avions ri de bon cœur.
C’est le moment qu’avait choisi Miranda pour rejouer la scène de notre rencontre. Ce n’était pas la première fois, mais elle affinait son jeu.
« Tu as peur d’oublier, mon cœur ? »
« Non. Je m’efforce de reproduire cet instant magique du mieux que je peux. J’écris des pièces de théâtre, je te rappelle… ça m’aide. »
« Pour la psychologie des personnages… »
« Voilà. »
Je me souviens…
Elle était entrée dans la librairie, le sourire aux lèvres, rayonnante. Elle était vêtue d’une minijupe verte et d’un chemisier blanc. Sa chevelure rousse comme une coulée de lave.
« Bonjour, messieurs ! »
Mon patron m’a laissé m’en occuper.
« Bonjour. Vous désirez ? »
« Juste un verre d’eau. »
« Pardon ? »
« JUSTE UN VERRE D’EAU, le roman de Bruce Hollow, un jeune écrivain écossais. C’est un thriller très noir, une longue enquête à la suite d’un empoisonnement. Je m’étais dit que… »
« Oui, bien sûr. Mais non. C’est une nouveauté ? »
« Je crois que vous êtes mieux placé que moi pour le savoir. »
« C’est vrai. »
Sa grimace ne l’a même pas enlaidie, au contraire.
« Attendez-moi là, je vous prie ! Je vais aller voir dans les rayons si nous avons quelque chose de cet auteur. »
Mon patron a profité de mon absence pour l’inviter à s’asseoir. Elle est restée debout en le remerciant. Du coin de l’œil, j’avais remarqué son cinéma. Il avait fait chou blanc et j’en fus enchanté. Je suis revenu guilleret sur le devant de la scène.
« Vous l’avez trouvé, n’est-ce pas ? »
« Non, hélas. Mais je peux vous le commander. »
« Je veux bien. »
« C’est chez quel éditeur ? »
« Albin Michel. Et vous l’aurez pour quand ? »
« Une semaine, grand maximum. »
« Une semaine ? »
« Oui, vous avez bien entendu. »
Elle sortit un carnet de son sac et le feuilleta jusqu’à ce qu’elle trouve la bonne page.
« Je serai en plein travail. Est-ce que c’est possible d’être livrée ? »
Mon patron intervint.
« En dehors des heures de travail, alors. Qu’en penses-tu, Franck ? »
J’ai failli applaudir. J’ai préféré enfouir mes mains dans mes poches.
Elle avait remarqué mon manège et, visiblement, se retenait de rire. L’espace d’un instant, j’ai recouvré mes vingt ans. Elle était à peine plus jeune que ma sensation.
Ce livre, nous l’avons gardé précieusement. Il trônait sur la table de chevet de Miranda.
Lorsque je me rendais chez elle, je le feuilletais, ému. Je ne l’avais jamais lu.
Depuis, l’auteur avait cessé d’écrire.
Nous n’avons jamais su pourquoi. Nous aurions pu faire des recherches sur Internet, mais non. C’était maintenant le témoin principal de notre rencontre. Témoin et responsable.
J’avais souvent rêvé qu’il m’appelait pour me demander si j’étais heureux.
« Oui. Et c’est grâce à vous ! »
« Tant mieux ! J’aurais accompli ma mission. Maintenant, je vais cesser d’écrire. Il vaut mieux rester sur une bonne impression. »
« C’est le cas de le dire. A propos, comment avez-vous eu mon numéro de téléphone ? »
Silence radio.
Au réveil, Miranda m’a confié qu’en pleine nuit, je câlinais le livre en émettant des ronronnements.
« Tu l’as lu ? »
« Non, pourquoi ? »
« Tu ne le liras jamais ? »
« Pas envie. »
« Je te dis ça parce que c’est le chat qui verse par maladresse le poison dans la soupe du vieil homme. »
Je l’ai regardée comme si elle m’avait avoué m’avoir trompé.
« Maintenant, oui, j’ai envie de le lire. »
« A la bonne heure ! »
« Tu vois, Miranda, je vends des livres, mais en lire, c’est comme un tueur professionnel amenant du travail à la maison. »
Et nous avons ri.
*
Ma mère a commencé à décliner six mois après mon départ de la maison. Lorsqu’elle parlait, son débit mollissait, elle cherchait ses mots. Elle simulait une quinte de toux, juste pour les rapatrier du fond de la gorge. Une fois sur sa langue, elle soufflait et ils battaient de l’aile. Je n’avais alors qu’à les attraper au vol. Même en ma présence, je sentais qu’elle redoutait le moment où je lui dirais au revoir en l’embrassant sur le front. Raoul pensait qu’à ses yeux, j’avais remplacé mon père, qu’il lui manquait, qu’elle faisait un report d’affection.
« Un report d’affection ? Ça ne lui suffit pas d’avoir un fils ? »
« Tu es resté longtemps dans la maison familiale, tu l’as mal habituée. »
« Ça va être ma faute, maintenant… »
« Mais non ! Il faut la comprendre. Elle est seule, elle stresse. Le moindre bruit doit la faire sursauter. »
« Et ses amies… »
« Egoïstes, comme tout le monde. Tu pourrais lui prendre un chat. »
« Ni chat, ni chien, elle est allergique aux poils. Et un poisson rouge, ça tourne en rond… elle pourrait se reconnaître en lui. »
« Tu es dur avec elle. Elle t’a donné la vie. »
J’avais haussé les épaules à m’en faire craquer les clavicules.
« Tu crois parler à un ado ? »
Je me rendais chez ma mère le plus souvent possible, grignotant pas mal d’heures destinées à ma chère Miranda. La librairie ne désemplissait pas, et prenait beaucoup de mon temps. Nous étions trois, maintenant, à faire du zèle pour que nos clients ressortent satisfaits de leurs achats. Le nouveau s’occupait du service après-vente. Un brave gars qui culpabilisait lorsqu’un livre lui était retourné.
« Des pages sont cornées. Vous voulez savoir lesquelles ? »
Le client menaçait de dégainer un carnet où étaient probablement mentionnés les numéros des pages incriminées.
« Non, non, ça ne sera pas nécessaire. On vous fait confiance. On va vous l’échanger. »
Mon patron était très conciliant.
Et il y avait eu ce type maniaque au point de faire une fixette sur la propreté.
« Il y a des empreintes de doigts sur toutes les pages. Moi, je mets toujours des gants pour manipuler un livre. Pas vous ? »
C’était à la fois ridicule et fatigant.
Mais revenons à nos moutons.
J’avais chargé Raoul de promener son chien, à l’occasion, devant mon ancienne maison.
« Pourquoi ? Tu as peur qu’un cambrioleur… »
« Non, non. Je connais ma mère. Elle va sortir sur le perron dans l’espoir de me voir arriver. Pourtant, je l’appelle toujours avant de venir. Dehors, elle risque d’attraper un rhume ou un coup de soleil. Elle ne fait plus de différence entre les saisons.
« Si elle me voit, elle va se douter de quelque chose, tu ne crois pas ? »
« Je compte sur toi pour improviser. D’ailleurs, à ce propos, je n’ai jamais compris pourquoi tu ne baladais jamais ton chien devant chez elle. »
« Parce que s’il lui prenait l’envie de caguer sur le trottoir… »
« Oui… et ? »
« Je ne ramasse jamais ses crottes. Trop mal au dos. »
« Bien sûr. »
« T’inquiète ! Je me ferais si petit que… »
« Ça sera dur. Tu as encore grossi. En homme invisible, tu pourrais ? »
« N’importe quoi. Un ado, je te dis. »
J’ai grogné, imitant son chien qui, quand il me voyait, avait des envies de carnage. Il devait savoir que maman était allergique. Il faisait un report, lui aussi.
L’autre jour, maman m’a fait une proposition à laquelle je ne m’attendais vraiment pas. Elle semblait avoir repris du poil de la bête – un comble.
Je l’avais appelée, comme convenu, pour l’avertir de ma venue. Une RTT à rattraper. L’après-midi de libre. Le matin, j’avais aidé Miranda à terminer sa nouvelle pièce. Je lui donnais la réplique. Mon opinion comptait puisque je faisais partie du public. Pour la précédente, qui avait eu un grand succès, c’est moi qui lui avais suggéré la fin. Un dialogue de deux pages aboutissant à la révélation du nom de l’assassin. J’avais proposé quelques répliques. Elle s’était aimablement abstenue de raturer oralement les moins mauvaises. Il y avait un mot prononcé par l’accusé alors que, d’après ses déclarations à la police, il ne se trouvait pas sur les lieux du crime. Un témoin, surgi de nulle part, avait remis les pendules à zéro. Et cette idée, c’est moi qui l’avais eue. Dans les polars, j’aimais bien quand un alibi en prenait pour son grade. L’alibi, c’était l’avocat, et le témoin, le procureur. La plupart du temps, ils n’avaient rien vu. L’un, c’était pour se faire mousser, l’autre, pour rendre service.
Maman m’a serré très fort dans ses bras. Des passants méritèrent mon plus noir regard. Ils avaient sifflé comme si j’étais en train d’embrasser ma nana. Elle m’a vigoureusement entraîné à l’intérieur où elle me poussa vers le salon. Elle me demanda de m’asseoir sur le canapé et resta debout.
« Mais, maman… »
« Tais-toi et écoute-moi ! »
Elle me parut avoir recouvré son énergie de femme volontaire.
« J’ai décidé d’accepter l’invitation des cousins auvergnats. »
« Quoi ? »
*
Nous avions de la famille à Clermont-Ferrand. Nous ne les voyions jamais, mais ils appelaient, parfois, surtout la cousine germaine de maman. Ils avaient migré dans une ville plus respirable alors que mon désir de soleil m’avait retenu près du grand bleu.
« Elle m’a proposé de les rejoindre. Il y a de la place, chez eux, maintenant que le plus jeune est monté à Paris pour travailler. J’ai pensé que tu pourrais t’installer ici, dans la maison où tu es né. Chez Miranda, vous manquez de place, et il faudra bien s’agrandir, un jour, quand vous aurez un petit. Et puis, rien que de te savoir entre ces murs, mon moral sera positivement impacté. Et ma santé ira en s’améliorant. »
Je l’avais rarement entendue parler de cette façon. Son regard s’était rallumé. Elle avait rajeuni de vingt ans – pas moi.
Je n’ai pu piper mot. J’étais pris au dépourvu. Mais c’est surtout la réaction de Miranda que je redoutais. Elle s’était souvent plainte de l’exiguïté de son appart, mais bon, rien ne dit qu’elle accepterait de déserter son territoire pour vieillir sur le mien.
« Je suis sûre que, la nuit, les murs vont me resservir un peu de ton lointain passé, et ils vont pleurer comme un bébé pour me rappeler que je ne suis pas tout à fait chez moi. »
« Comme moi, je ne le suis pas ici. »
« Oui, mais je ne crois pas que ces murs aient assez de mémoire pour t’imposer mes crises de nerfs d’ado boutonneuse. »
J’ai mentalement éclaté de rire dans un silence de cathédrale. Je m’étais projeté dans un avenir proche qui ne m’effrayait pas, non, mais bon, m’inquiétait tout de même un peu. Je n’étais point contre cette idée d’un retour aux sources, mais Miranda devrait, un nouvelle dois, me prouver son amour.
« Tu verras, ma chérie, on sera plus à l’aise pour répéter des scènes de tes pièces. On pourra même faire de grands gestes sans jouer aux autos tamponneuses avec les meubles. Et moi sans me cogner la tête au lustre de la cuisine. »
« Dis tout de suite que nous vivons dans le terrier d’un renard. »
« Tu dis ça parce que tu es rousse ? »
La réalité conjuguée au présent m’a récupéré sans ménagement.
« Il faut que j’en parle à Miranda. »
« C’est dans son intérêt. Elle ne paiera plus de loyer. »
« Mais, maman, nous partageons tout. »
« Raison de plus. En économisant sa part, elle pourra te remercier en te faisant ces petits cadeaux qui entretiennent… »
« L’amitié, maman… pas l’amour. »
Je me suis dit qu’elle était en train de rechuter, puis je m’en suis voulu d’avoir eu cette mauvaise pensée.
Je suis reparti, tête basse, songeur. Elle ne m’avait même pas raccompagné à la porte, avec sa farandole d’au revoir, sur le perron, comme sur le quai d’une gare.
Avant de remonter dans ma voiture, j’ai eu une hallucination. Madame Volpi, la sage-femme, me faisant signe de traverser la rue pour la rejoindre.
Elle était morte trente ans plus tôt.
Peut-être que son fantôme voulait me reprocher de n’avoir jamais fleuri sa tombe.
J’ai démarré en fredonnant Puisque tu pars, la chanson de Jean-Jacques Goldman.
Miranda ne s’est pas fait prier. J’avoue avoir été étonné qu’elle me renvoie un sourire alors que je m’attendais à une grimace.
« Ta mère a eu une bonne idée. Je commençais à me sentir à l’étroit dans la peau de mes personnages. »
« Vu sous cet angle, je comprends mieux ton manque de réticence à déserter les lieux. »
« Ce n’est qu’un appart. Je n’y suis pas née. »
Elle gloussa.
« Tu pourras dire à ta mère que je suis ravie d’habiter la maison où elle a permis à mon mari d’exister. »
« Elle appréciera. »
Ce soir-là, j’ai rêvé que je dormais. Amusant. Miranda était allongée à côté de moi, dans l’herbe grasse d’un champ, à l’aube. De la rosée perlait dans sa crinière de jument rousse. Elle parlait en dormant.
« Tu vois, belle-maman, non seulement je t’ai pris ton fils, mais maintenant, c’est au tour de ta maison. Elle était trop grande pour toi, tu ne crois pas ? Ton bébé, je ne te le rendrai pas. De toute façon, un jour ou l’autre, tu oublieras jusqu’à son nom… pas moi. »
Je me suis réveillé d’un bond. Jai décidé de taire cette horreur. Mon cerveau se libérait-il des scories engrangées au fil des ans ? Je savais pertinemment que maman supportait Miranda pour ne pas fâcher son fils, mais tout de même, ce cauchemar mettait plutôt en cause le côté obscur de ma force.
A l’aube, Miranda a commencé à faire ses valises. J’ai contacté Raoul pour qu’il me prête sa camionnette.
« Et si t’as besoin d’un chauffeur, je suis ton homme. »
« Tu sais bien que je suis pris, mon Raoul. »
« Je sais. Je ne peux pas rivaliser avec une jolie rousse. »
J’ai froncé les sourcils alors que j’aurais dû rigoler.
Une semaine plus tard, maman m’appelait de chez les cousins pour me parler du début de son séjour. Il lui avait fallu plusieurs jours pour prendre ses marques. Elle avait répété, une énième fois, qu’elle était bien arrivée. Que, finalement, le Cévenol n’était pas la limace annoncée. Mais surtout… surtout… que le paysage était magnifique dans les gorges de l’Allier. Que si, un jour, je venais, je devrais laisser la voiture dans le garage.
« Mais, maman… tu sais bien que je dors dans le train. »
« Heureusement que tu ne t’endors pas au volant. »
« C’est pour ça que je roule vite, maman. »
C’était l’occasion de l’entendre me gronder.
La nostalgie de l’enfance.
Miranda faisait de grands gestes sans se cogner aux meubles, lorsqu’elle évoquait les personnages de sa nouvelle pièce. Elle eut moins de bleus sur sa peau laiteuse. Elle appréciait tout particulièrement se percher à la fenêtre de la chambre, au bord du vide, et lancer ses tirades dans le mistral qui portait loin ses mots.
Un mois passa.
Il y eut la première étrangeté.
« Tu m’as entendu pleurer comme un bébé, cette nuit ? »
« Non. Tu as parlé en dormant. Tu as réclamé ta mère. »
« Je suis sûr que toi aussi, tu parles en dormant. »
« Si c’était vrai, tu l’aurais remarqué. »
« Mais je l’ai remarqué, mon trésor. J’ai juste jugé que ce n’était pas important. L’inconscient se défoule comme il peut. Je me suis dit que tu jouais un monologue d’une pièce que tu as écrite autrefois. La situation correspondait au contexte actuel. Les plus grands dramaturges ont vécu certaines scènes de… »
« Oui, ça doit être ça… »
Elle n’avait pas l’habitude de m’interrompre aussi sèchement.
Le calme est revenu.
Pas pour longtemps.
– EPILOGUE –
« Franck ! Viens voir ! »
Miranda préparait le repas du soir dans la cuisine.
« Ça sent bon, dis-moi ! C’est quoi ? »
Elle ne me répondit pas. A la place, elle me montra le mur où étaient alignées des casseroles.
« Regarde ! Elle n’y était pas, hier soir. »
Une lézarde.
« Ta maison me refuse et le montre avec les moyens du bord. »
« Mais non ! La mer proche… l’humidité. Je vais demander à Raoul si… »
« Je te dis que cette maison ne m’aime pas. Elle utilise mes rêves pour me le faire savoir. Elle prétend que j’ai participé à l’exil de ta mère. »
J’ai essayé de la calmer en lui mentant.
« C’est déjà arrivé par le passé. »
« Tu dis ça pour me rassurer. »
« Non, non. Elle cicatrise vite, cette maison. »
« Ce n’est pas rigolo. »
« Allez ! Je vais demander à Raoul de passer. C’est un véritable chirurgien plasticien, à ses heures. Et puis, ça sera l’occasion de prendre l’apéro avec lui. Du temps de maman, il n’était jamais invité. »
« Tu vois, elle a cherché à t’isoler de ton ami… Et maintenant, c’est la maison qui… »
« Mais non, ma chérie ! Tu te fais des films. Et pour une auteure de pièces de théâtre, c’est… »
Je n’avais pas fini ma phrase qu’elle avait claqué la porte de la cuisine.
Je l’ai retrouvée, un peu plus tard. Allongée sur le lit, elle sanglotait.
Raoul en était à son troisième pastis quand il a commencé à délirer.
« Votre lézarde… sa queue va repousser toute seule, ne vous en faites pas ! »
Il a immédiatement repris son sérieux.
« Je reviens demain et je lui fais quelques points de suture, d’accord ? »
Le lendemain, comme promis, il s’est exécuté avec zèle.
Le surlendemain, Miranda poussa un cri de démente alors qu’elle était descendue dans la cuisine, très tôt, pour préparer le café.
« Franck ! La lézarde ! Elle est revenue ! »
Au cours de la journée, j’ai eu une idée. J’ai cherché le livre qu’elle m’avait acheté, autrefois. C’était devenu notre mascotte. Je m’étais dit que le feuilleter en le priant, tel un dieu, de nous aider à supporter cette épreuve, allait remettre de l’ordre dans nos esprits.
Je ne l’ai pas trouvé.
J’ai demandé à Miranda si…
« Mon Dieu ! Je crois que je l’ai oublié dans la chambre de mon appart. »
Pour la première fois depuis que nous étions mariés, je me suis mis en colère contre Miranda.
Le soir même, elle quittait la maison.
Mu par je ne sais quelle pulsion, je me suis précipité dans la cuisine.
Il n’y avait plus de lézarde sur le mur où étaient accrochées les casseroles.
Ce matin-là, j’ai appelé ma mère.
« Maman, je crois que je vais venir te voir. »
« Excellente idée ! Depuis le temps que les cousins ne t’ont pas vu ! »
Chaque nuit, la maison m’a bercé, avant et après mon séjour en Auvergne.
Je suis allé fleurir la tombe de madame Volpi, la sage-femme.
J’ai pleuré.
Comme au premier jour.