Un violon dans les étoiles

PARTAGER

Il est toujours émouvant de passer une première nuit dans la maison que l’on vient d’acheter.

Pourquoi me suis-je délocalisé ?

Besoin de changer d’air, de fuir les effluves d’essence pour se noyer dans ceux, plus naturels et sains, de l’iode. Changer de roche, également. Se rapprocher du grand large après s’être senti à l’étroit, au cœur de la ville où j’avais si longtemps vécu.

L’âge de la retraite, paradoxalement, m’avait libéré du poids des ans.

Emouvant mais stressant. Il faut faire connaissance avec une nouvelle literie. Mais surtout avec les bruits de la nuit, ronflements de la charpente endormie, respiration profonde d’un nouvel univers.

« J’ai eu des clients qui passaient la première nuit sur le canapé, à l’écoute des insectes xylophages creusant des galeries dans le bois des meubles. Il y a une meilleure acoustique dans la salle à manger. Les vieilles maisons respectent les mélomanes. Ils m’ont néanmoins avoué avoir eu la trouille. La plupart ont cru que des fantômes jouaient aux osselets. Ils ont refusé de signer la promesse de vente. Ils ont eu tort. »

L’agent immobilier, zélé, avait su me convaincre que seuls les insomniaques avaient du mal à trouver le sommeil, au début. Il se contredisait, mais bon, j’avais connu pire lorsque j’étais étudiant. Sur la qualité du silence, notamment.

« Ici, vous verrez, on s’habitue à tout. Un peu comme un mec qui, au début de sa relation de couple, supporte sans sourciller les défauts de sa nana. »

« Et réciproquement. »

« Oui, si vous voulez… et réciproquement. »

Comparer une maison à une femme. Il avait un style très particulier pour embobiner. Que devait-il raconter à une représentante de l’autre sexe ?

« Vous verrez, chère madame. La nuit, cette maison vous berce, vous endort, et vous ferez des rêves érotiques dont vous me direz des nouvelles. »

L’agent immobilier avait fait diligence lorsque je lui avais demandé de me laisser seul.

« Je vous ramènerai la clef à l’agence, n’ayez crainte ! »

« Pas de problème, je vous fais confiance. Je comprends ce désir de tête-à-tête avec votre nouvelle conquête. Vous ne serez pas déçu. »

Nous nous étions serrés la main. Le courant passait entre nous, malgré ses errements machistes.

 

*

 

Alors que je désertais les lieux avec regret, impressionné par le silence qui y régnait, je suis tombé nez à nez avec un type qui écoutait aux portes.

L’inconnu, sans doute accroché au heurtoir, avait failli basculer en avant. Je l’avais reçu dans mes bras. Il m’avait griffé en s’agrippant à mon coude.

« Je vous prie de me pardonner, j’allais toquer et… »

« Pas grave. »

« Il est beau, votre heurtoir. Il a une belle tête de cochon. »

« C’est un sanglier, apparemment. Un chasseur a résidé ici, il y a fort longtemps. C’est lui qui… »

« Je sais, je sais. »

« Vous savez ? Vous connaissez le quartier ? »

Il ne m’a pas répondu.

« Si proche de la mer, on aurait plutôt imaginé une face de mérou. »

« Oui, c’est vrai. Sinon, que me vaut le plaisir de votre venue ? »

« Juste une visite de voisinage. A retardement. J’ai été locataire de la maison d’â côté. »

« Je me doutais que vous étiez du coin. »

« Vous avez de la chance de n’avoir qu’un seul voisin. La calanque tombe à pic. C’est le cas de le dire. »

« C’était mon rêve de gosse de poser mes valises à deux pas d’une plage de galets. »

« C’est vrai ? »

« Non. »

Il m’a paru déçu.

« L’agent immobilier m’a dit qu’elle est inhabitée. »

« Et pour cause, elle est hantée. »

« Sans blague. »

J’avais cru qu’il plaisantait.

« J’ai déménagé après seulement six mois de cohabitation avec un revenant. Je voulais vous mettre en garde contre certaines nuits qui seront pénibles. Il vous faudra dormir, la tête entre deux oreillers. »

« Il m’a donc mené en bateau. »

« Qui ça ? »

« L’agent immobilier. »

Il a haussé les épaules en souriant.

« Si près de la mer, c’est un peu normal. »

Il reprit son sérieux.

« Vous l’auriez achetée, cette maison, s’il ne vous avait pas caché la vérité ? »

« Et pourquoi pas ? »

« Vous, alors… »

Je l’ai détaillé, il a semblé gêné. Il était grand, mince, élégant. J’ai alors remarqué qu’il était beaucoup plus jeune que moi. Probablement la moitié de mon âge.

« Entrez, vous allez m’expliquer, n’est-ce pas ? »

« Avec plaisir. »

Nous nous sommes posés sur le canapé après qu’il a refusé la boisson que je lui proposais.

« Pas d’alcool. Ni d’eau. J’ai la vessie sensible. Un café ? Non, non, c’est trop tard ! Déjà que j’ai le sommeil léger… »

Un papy dans un corps d’étudiant, me suis-je dit.

 

« C’est quoi, cette histoire de fantôme ? Rassurez-moi… Vous me bizutez, n’est-ce pas ? »

« J’ai passé l’âge. »

« Vous êtes jeune… »

« Ce n’est qu’une apparence. On dirait qu’à force de côtoyer un fantôme, j’ai économisé du temps. Hélas, mes artères ont tout de même morflé, ainsi que mes articulations. J’ai quarante-huit ans. »

« J’en tombe des nues. »

« Visez les arbres, ils amortiront votre chute ! »

Nous échangeâmes un sourire.

« Maintenant, j’entre dans le vif du sujet. Le résident qui vous a précédé, ici, est mort d’une crise cardiaque parce qu’il n’a jamais voulu m’ouvrir. Un vrai sauvage. Il est resté dans l’ignorance de ce qui l’attendait. Il se faisait livrer la bouffe, et le facteur glissait les lettres recommandées sous la porte, puis patientait un long moment avant d’obtenir le récépissé signé. Il en profitait pour jouer avec le heurtoir, l’embrassant sur le groin lorsque des enfants passaient. Il faut reconnaître que, lorsqu’on entend le violon pour la première fois, on pense tout de suite qu’on est victime d’un mirage auditif. Ou que quelqu’un écoute la radio à fond, sur la plage de galets. En l’occurrence France Musique. »

« Le fantôme, c’est un violoniste ? »

« Non… UNE. Une virtuose. Elle adorait la mer, elle avait loué la maison d’à côté pour y travailler ses partitions entre deux concerts à l’étranger. »

« Elle est morte comment ? »

« Et après, vous allez me demander par quel miracle je le sais. Je me trompe ? »

« Non. Mais vous pouvez répondre à mes deux questions dans le désordre. »

« C’est une longue histoire. »

« Moi, j’ai le temps… mais vous… »

« Je vais le prendre. Je n’ignorais pas qu’en venant ici, pour vous raconter ce que j’ai vécu, et vous mettre en garde, le temps s’étirerait. Quel dommage qu’il ne soit pas élastique. »

« Pour vous, il l’est un peu. »

« Sophie Douce s’est suicidée à la suite d’une histoire d’amour qui a mal tourné. Et si je le sais, c’est parce que je suis médium. »

« Mais… vous m’avez dit que vous avez subi le… la colocation. »

« Il paraît que je ressemble à son amoureux. Coïncidence qu’elle n’a pas supportée. Elle a voulu se venger de lui en s’en prenant à moi. Au début, j’ai trouvé que c’était flatteur, et puis, avec le temps, je me suis lassé de ses caprices de diva. Vivante, elle était adorable, ai-je lu sur des magazines où elle acceptait de poser légèrement vêtue. Elle disait que les mélomanes avaient tous les droits, raison pour laquelle elle acceptait qu’ils ou elles la reluquent caressant son violon comme si c’était un amant. »

« Et son prétendant, il acceptait qu’elle se montre quasiment nue ? »

« Pas vraiment. »

« Et elle s’est suicidée parce qu’il l’a plaquée ? »

« Non. Parce qu’il l’a trompée, en représailles. Elle l’a appris alors qu’elle donnait un concert. Il était assis au premier rang de l’orchestre et embrassait sa voisine pendant qu’elle exécutait le concerto de Tchaïkovski. »

« Elle est partie comment ? »

« A cheval sur un ange. Non, plus sérieusement, elle s’est pendue. »

« Mais c’est un truc de mec, ça ! »

« Oui. Mais elle ne faisait rien comme les autres. Dans son esprit, le poison, c’était réservé aux romantiques. »

« Elle avait un petit côté gothique… »

« Un grand… »

Il avait continué son récit en me donnant des détails sur sa carrière. Mon interrogatoire de flic commençait sans doute à le saouler.

« Elle ne donnait qu’un concert par mois et son répertoire se limitait à des concertos de compositeurs du XIXe siècle. »

« Et elle jouait quoi, quand elle vous hantait, la nuit ? »

« Le violon, c’est beau, quand on manie l’archet avec adresse, mais là… »

« J’imagine… C’est pour ça que je préfère le piano. » risquai-je.

« Si elle vous entend ! »

« Je retire ! Je retire ! »

Il a éclaté de rire.

Il m’était sympathique. Il avait un bagou de conteur. Son avenir, chez les papets, était tout tracé.

 

Dix minutes plus tard, je me suis retrouvé seul, l’oreille aux aguets. Ne m’avait-il pas précisé que Sophie Douce utilisait son violon, comme une arme, uniquement la nuit.

Je me suis demandé pourquoi j’avais gobé cette histoire de fou. Fallait-il faire une enquête de voisinage pour me renseigner sur la santé mentale de…

En partant, il avait caressé le heurtoir.

« A propos, je m’appelle Francis. Francis Buttin. »

« Vous auriez dû commencer par là. »

« Simple oubli. J’avais tant de choses à vous dire. »

« Et je vous ai écouté avec plaisir et curiosité. »

 

J’ai immédiatement téléphoné à l’agent immobilier. Et j’ai appris qu’il était au courant des bruits qui couraient sur la maison voisine, mais comme il ne croyait pas aux fantômes…

Avait-il confirmé son premier mensonge ?

J’ai laissé tomber.

 

Cette nuit-là, le silence a écrasé la nuit de la maison comme une masse. Je me suis dit que mon sommeil serait profond, à l’avenir, si…

J’ai sursauté.

Je venais de me servir le premier café de la journée.

Un violon désaccordé avait joué le rôle d’un coq annonçant le lever du soleil. Au lieu de monter dans l’azur naissant, tel celui du gallinacé à l’ergot dressé, le chant dégringolait des hauteurs de la maison. Du grenier, seule pièce ignorée par l’agent immobilier lors de la visite ? La virtuose avait-elle migré sous mon toit pour mieux s’occuper de mon cas ?

Mais je ne lui avais rien fait de mal, moi.

Francis Buttin non plus, mais bon, il avait interprété qu’il s’agissait de sa ressemblance avec l’amant de la violoniste. Fantasmait-il ? Il se sentait probablement flatté. Il n’avait eu qu’à broder autour, romancier jonglant avec les digressions.

Je savais, maintenant, qu’il ne mentait point. Il y avait bien un fantôme…

Un fantôme passe-muraille.

 

*

 

Je m’apprêtais à sortir lorsque mon portable a tintinnabulé. J’ai répondu. Rien. Un silence de fin du monde. J’ai pesté. Un courant d’air a effleuré ma nuque. Je me suis retourné, face à la porte d’entrée. Il y avait un homme dans le corridor.

« Vous avez laissé ouvert, je n’ai eu qu’à pousser. Votre tête de cochon a couiné quand je lui ai serré le groin. Je peux entrer ? »

« Vous avez déjà fait le premier pas. Et vous êtes qui ? »

« Un pêcheur. J’ai laissé mon attirail dehors. Je ne voulais pas vous encombrer. Je profite que le soleil n’attire pas encore les baigneuses, pour taquiner la girelle dans la calanque. J’ai entendu du violon et mon oreille a réagi au quart de tour. J’adore cet instrument. Quand j’étais plus jeune, il y avait une femme qui habitait la maison d’à côté. Elle jouait à merveille. Pas comme vous, si je peux me permettre. Vous venez d’arriver, n’est-ce pas ? J’avais fait le pari que cette maison resterait inhabitée. J’ai perdu, et je voudrais savoir pourquoi. »

« Pourquoi quoi ? »

« Pourquoi j’ai perdu. »

« D’abord, le violon, tout à l’heure, ce n’était pas moi… »

« Il n’y a pas de honte à avoir. »

« Laissez-moi finir, je vous prie ! Ensuite, je suis bien incapable de manier l’archet. »

« C’est ce que j’ai entendu, oui. »

« Vous m’avez mal compris. J’ai entendu, moi aussi, le violon, mais ce n’est pas moi qui maltraitais l’instrument. »

« Alors c’est qui ? »

« Vous croyez aux fantômes ? »

Heureusement que la porte était restée ouverte. Il s’est enfui comme si je l’avais menacé d’un fusil, sort qu’il eût mérité pour avoir franchi la frontière. On frappe avant d’entrer. La tête de cochon, c’était le douanier qui demande métaphoriquement vos papiers. Je m’en suis voulu d’avoir été négligeant. Cette manie de faire en sorte qu’une porte ne claquât point.

J’entendais encore la voix de ma mère.

« Franck, on n’a pas inventé les serrures pour laisser entrer n’importe qui ! »

« Mais maman… »

« Obéis ou je t’enferme à double tour ! »

Toujours cette peur de ne plus pouvoir se libérer d’un seuil, si l’on est du mauvais côté de la frontière, justement.

 

Je venais de trouver un prétexte pour penser à autre chose qu’à ce violon désaccordé. Afin de me punir, j’ai grimpé les marches accédant au grenier. En prenant de l’altitude, je surveillais, du coin de l’œil, si une ombre ne me suivait point.

« Elle te suivra peut-être au retour. Et s’il lui vient l’envie de te pousser… »

Je suis arrivé sur le palier qui sentait méchamment la poussière. La porte bâillait. Une gueule prête à me happer. Je n’étais pas somnambule. La pulsion d’appeler l’agent immobilier, histoire de l’engueuler.

« Lors de votre dernière visite avec un client qui a renoncé, vous avez laissé la porte du grenier ouverte. »

« Vous avez peur de quoi ? Qu’un fantôme ne surgisse de la vieille armoire normande ? »

Je suis entré, je voulais vérifier si ce meuble…

Le parquet a craqué quand j’ai posé le pied dans cet antre des araignées. Les murs avaient été débarrassés des toiles. La pièce était presque vide…

Au centre, dans un halo de lumière, une chaise en osier, et dessus, un violon privé de son archet. Puni ? J’ai machinalement levé les yeux au ciel, pour lorgner la lucarne. Il était là, suspendu à une poutre. Suspendu par une corde qui me parut solide.

Une corde de pendu.

« Il doit peser lourd. » fis-je.

J’ai cherché du regard un tabouret. En levant les bras, il m’était impossible de le soupeser en l’air.

« Tu vois bien que le grenier est un coquillage évidé. »

« Il y a la chaise… »

« En es-tu certain ? »

Cette pensée m’a ébranlé. J’ai déserté les lieux, bien décidé à ne plus y mettre les pieds Quitte a abandonner le violon à son triste sort.

Mais que faisait-il ici ?

« Il y a peut-être un passage secret reliant les deux maisons. »

« Oui, bien sûr. Et Sophie Douce l’empruntait alors qu’elle était passe-muraille… »

« L’empruntait de son vivant. »

Je me suis précipité dans l’escalier, puis dans la salle de bains où j’ai pris une douche froide qui m’a remis les idées en place. Il y avait un beau bordel, là-dedans.

 

A l’heure de l’apéro, je suis allé faire un tour dans la calanque. Avant tout dans le but de respirer à pleins poumons l’iode que le vent du large me servait dans un grand sourire mistralien. Tellement moins dangereux que le pastis.

Les marches, sculptées à même la roche, étaient inoffensives. Aucun risque d’en rater une, tant elles étaient larges. De toute façon, il y avait une rampe en bois, pour les jours d’été, quand il y a foule. En revanche, les galets étaient glissants. Les vagues mourantes, dans un ultime sursaut, arrosaient ce champ de patates. Je me rappelle, gamin, je collectionnais les plus petits, car j’avais peur que les gros les aplatissent.

« Au contraire, comme ça, tu pourras les lancer et multiplier les ricochets devant les filles admiratives de tes exploits. »

Déjà, à l’époque, j’avais ce petit côté schizophrénique qui effrayait tant mes professeurs au collège. L’un d’eux avait même convoqué mes parents.

« Oui, nous savons… » avait dit maman.

« Et ? »

« Et tout va bien. Pas vous ? » avait renchéri papa.

« Quoi, moi ? »

« Ça baigne ? »

Il avait renoncé à prolonger l’entretien. J’étais le meilleur élève de la classe. De quoi se plaignait-il ?

 

J’ai ramassé un galet au hasard, yeux fermés, et, au moment où je me redressais, le tenant fermement dans ma main gauche, le violon a retenti. L’écho me renvoya des notes câlinées. J’ai collé le beau caillou contre mon oreille.

« Tu es trop nul ! Ce n’est pas un coquillage, et l’écho ne te renverra jamais la voix de la personne à qui tu parles. Même en posant ton portable à proximité du mur de pierre. »

Le son feutré emplissait tout l’espace. Je ne connaissais pas l’œuvre jouée. Peu importait. Je me suis laissé bercer et j’ai lâché le galet qui s’est brisé comme un œuf fraîchement sorti d’un cul de poule. La déception m’avait rendu vulgaire.

« Joue ! Joue encore ! Je ne l’ai pas fait exprès ! J’ai été maladroit ! Ne m’en veux pas ! »

« Tu as buté la virtuose. Le bruit l’assourdit. Elle a décidé qu’elle seule a le droit d’additionner les fausses notes ! Je pense qu’elle t’a à la bonne. Elle t’envoie des signes, mais tu n’es pas médium, toi, comme ce cher Francis Buttin ! »

« Tu as cru ce mytho ? »

« Et pourquoi pas ? »

« Il était amoureux d’elle, alors il cherche à la recontacter. Avant que tu ne déménages, il n’osait pas… »

« Il n’osait pas quoi ? »

« S’inscrire à l’agence, pour avoir droit à une visite. »

« Il aurait pu passer de force. Tout le monde connaît un serrurier qui… »

« Il ne voulait pas l’effaroucher. »

« Si tu le dis. Tiens, il me vient une idée. Tu prétends qu’elle m’a à la bonne… Je me demande à qui je ressemble, moi. »

Un grand éclat de rire résonna dans la calanque.

« Tu es peut-être le frère jumeau de la nana qui s’est tapé son fiancé en direct live. »

« Je n’ai pas de sœur jumelle, tu le sais très bien. »

« Tu l’as peut-être bouffée dans le ventre de ta mère quand vous étiez des embryons. »

Le retour du violon m’a détendu. Une fausse note m’a fait grincer des dents.

« Voilà, elle ne t’aime plus ! »

« Je remercie le ciel que tu ne sois pas humain. »

« On serait de la même famille. Quelle horreur ! »

« Mais tu es qui, en vérité ? »

« Ta conscience. Comme dans Pinocchio. »

« Tu aurais une tête de grillon ? »

« Tu as bien une tête de cochon. »

« Dans le rôle du heurtoir. Tu oublies juste qu’il était là quand j’ai posé mes valises. »

« Ne sois donc pas si susceptible. Je plaisantais. »

 

J’ai regagné mes pénates alors que Sophie Douce semblait avoir remplacé son archet par une batte de base-ball.

La porte était encore ouverte.

 

*

 

L’agent immobilier était assis en tailleur devant la cheminée.

« Vous avez laissé la porte ouverte. Ce n’est pas prudent. »

« Je vous attendais. Je l’avais pourtant refermée. »

« Que faites-vous ici ? »

« Je vous l’ai dit : je vous attendais. »

« Et vous m’attendez assis en tailleur devant la cheminée. Le canapé est tellement plus moelleux. »

« Rejoignez-moi plutôt. »

« A mon âge, si je me plie, je ne peux plus me déplier. »

« Vous pouvez rester debout. Moi, ça me rappelle mes années de lycée, quand on jouait de la guitare autour d’un feu de joie. Tous en même temps, c’était une vraie cacophonie, mais on avait l’impression de vivre un moment exceptionnel. Les flammes reflétaient nos fantasmes, et la plupart dansaient langoureusement, comme pour nous allumer. On foutait la trouille aux pipistrelles. En même temps, on s’alcoolisait, et nous avions l’impression d’être des virtuoses de la gratte. »

« Et la porte… vous avez une explication ? »

« Les fantômes, lorsqu’ils se déplacent, se font accompagner par des courants d’air. »

« Vous êtes en train de me dire que vous l’avez refermée à clef ? »

« A clef, non. Mais j’aurais dû, vous avez raison. »

« Je ne suis pas sûr que vous ayez le droit d’entrer chez moi sans ma permission. Vous êtes agent immobilier… ça ne vous donne pas tous les droits. »

« Toutes les maisons que j’ai vendues sont devenues mes complices. Elles me remercient de leur avoir déniché un bernard-l’hermite. C’est moins baveux qu’un escargot. Et puis, la mer n’est pas loin. Un moment ! Ecoutez plutôt ! »

J’ai tendu l’oreille. La sensation d’avoir fumé un pétard, peut-être deux.

Le violon de Sophie Douce.

« Que lui avez-vous fait ? Elle n’a plus envie de hanter les lieux ? Elle se comporte comme si elle était sereine. L’archet virevolte. »

« Elle joue comme à ses plus beaux jours. »

« Mais elle est où ? Sur le toit ? »

« Elle habite les murs. Elle est partout parce que, bientôt, elle ne sera nulle part. Elle se gave de vie avant de lui dire définitivement adieu. Je suis sûr que les fleurs, sur sa tombe, ont recouvré leur printemps, et qu’elles ne vont plus jamais faner. »

« Mais… j’aurais une question à vous poser. Elle a été enterrée avec son violon ? »

« Evidemment. »

« Et vous savez où ? »

« Je l’ignore, mais je connais quelqu’un qui le sait. »

« Francis Buttin ? »

« Vous le connaissez ? »

« Il m’a rendu visite alors que je venais d’arriver. Et vous ? »

« Je suis agent immobilier. J’ai des clients partout. »

« Alors vous pouvez me donner son 06, que je puisse le contacter. »

« Je n’ai pas le droit. L’éthique… »

« L’éthique doit également vous dicter de ne pas entrer chez un client en son absence. »

« Vous avez gagné. »

Il s’est brusquement levé, faisant craquer ses chevilles. La musique s’était arrêtée comme si son mouvement lui avait cloué le bec. La musique est un oiseau.

« Vous avez un stylo ? »

« Pas sous la main. »

« Vous avez de la mémoire ? »

« J’ai une meilleure idée : vous l’appelez, vous me passez le portable, et vous partez avant que j’aie ouvert la bouche. Vous connaissez le chemin. »

Il s’exécuta sans rechigner.

Il n’a pas claqué la porte en la refermant. Ni même donné un tour de clef.

 

« Comment avez-vous eu mon numéro ? »

« L’agent immobilier est trop bavard. Il ne faut pas lui en vouloir. »

« Et vous désirez ? »

« Savoir dans quel cimetière Sophie Douce a été enterrée. »

« Pour quoi faire ? Vous êtes nécrophile ? »

« C’est d’un goût. »

« Je vous demande pardon. L’effet de surprise me rend nerveux. »

Il n’a pas insisté.

Il m’a balancé le nom du cimetière dans un grand soupir.

« Mais c’est en Autriche… »

« Elle adorait Mozart. »

« Je vous remercie. Je me contenterai du plaisir d’imaginer. »

« Vous comptiez vous recueillir sur sa tombe ? »

« Non, non. » mentis-je.

« Par curiosité alors… »

« Voilà. »

 

« Ça t’arrange bien, hein ? »

« Il aurait refusé, je me serais débrouillé pour trouver un autre moyen. Et le résultat aurait été le même. »

« Pour ça, je te fais confiance. »

« Pourquoi me détestes-tu ? »

« Parce que tu m’as mangé dans le ventre de maman. »

« Humour macabre. »

« Humour, tout court. »

« Cynisme. »

« Aussi. »

Parler sans ouvrir la bouche, paradoxalement, me gerçait les lèvres. Je n’aurais pas été un bon ventriloque.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Ce soir-là, j’ai essayé de m’asseoir en tailleur, devant la cheminée.

Des flammes se sont allumées quand le violon de Sophie Douce a joué La Havanaise de Saint-Saëns. Je ne connaissais pas cette œuvre, mais son titre s’était imposé à mon esprit.

Peut-être m’avait-il été soufflé par je ne sais quel courant d’air.

« C’est ce soir qu’elle va donner son dernier concert. Elle va rejoindre ses idoles, au paradis des archets d’or, Jascha Heifetz, Nathan Milstein, et tant d’autres. »

« Mais comment sais-tu tout ça, toi ? »

« Elle me l’a dit. »

J’ai fermé les yeux et les flammes ont continué de danser sur l’écran noir de mes paupières.

Je me suis relevé comme si j’avais rajeuni d’un demi-siècle.

Les jours prochains, la maison sonnerait creux. Tel un coquillage où écouter la mer, pourtant si proche à vol de mouette. Puisque le violon se tairait, aux côtés de sa maîtresse, six pieds sous terre.


Publié le 26/03/2026 / 1 lecture
Commentaires
Connectez-vous pour répondre