Un violon dans les étoiles (extrait)

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Il est toujours émouvant de passer une première nuit dans la maison que l’on vient d’acheter.

Pourquoi me suis-je délocalisé ?

Besoin de changer d’air, de fuir les effluves d’essence pour se noyer dans ceux, plus naturels et sains, de l’iode. Changer de roche, également. Se rapprocher du grand large après s’être senti à l’étroit, au cœur de la ville où j’avais si longtemps vécu.

L’âge de la retraite, paradoxalement, m’avait libéré du poids des ans.

Emouvant mais stressant. Il faut faire connaissance avec une nouvelle literie. Mais surtout avec les bruits de la nuit, ronflements de la charpente endormie, respiration profonde d’un nouvel univers.

« J’ai eu des clients qui passaient la première nuit sur le canapé, à l’écoute des insectes xylophages creusant des galeries dans le bois des meubles. Il y a une meilleure acoustique dans la salle à manger. Les vieilles maisons respectent les mélomanes. Ils m’ont néanmoins avoué avoir eu la trouille. La plupart ont cru que des fantômes jouaient aux osselets. Ils ont refusé de signer la promesse de vente. Ils ont eu tort. »

L’agent immobilier, zélé, avait su me convaincre que seuls les insomniaques avaient du mal à trouver le sommeil, au début. Il se contredisait, mais bon, j’avais connu pire lorsque j’étais étudiant. Sur la qualité du silence, notamment.

« Ici, vous verrez, on s’habitue à tout. Un peu comme un mec qui, au début de sa relation de couple, supporte sans sourciller les défauts de sa nana. »

« Et réciproquement. »

« Oui, si vous voulez… et réciproquement. »

Comparer une maison à une femme. Il avait un style très particulier pour embobiner. Que devait-il raconter à une représentante de l’autre sexe ?

« Vous verrez, chère madame. La nuit, cette maison vous berce, vous endort, et vous ferez des rêves érotiques dont vous me direz des nouvelles. »

L’agent immobilier avait fait diligence lorsque je lui avais demandé de me laisser seul.

« Je vous ramènerai la clef à l’agence, n’ayez crainte ! »

« Pas de problème, je vous fais confiance. Je comprends ce désir de tête-à-tête avec votre nouvelle conquête. Vous ne serez pas déçu. »

Nous nous étions serrés la main. Le courant passait entre nous, malgré ses errements machistes.

Alors que je désertais les lieux avec regret, impressionné par le silence qui y régnait, je suis tombé nez à nez avec un type qui écoutait aux portes.

L’inconnu, sans doute accroché au heurtoir, avait failli basculer en avant. Je l’avais reçu dans mes bras. Il ne m’avait même pas remercié. Il m’avait griffé en s’agrippant à mon coude.

« Je vous prie de me pardonner, j’allais toquer et… »

« Pas grave. »

« Il est beau, votre heurtoir. Il a une belle tête de cochon. »

« C’est un sanglier, apparemment. »

« Un chasseur a résidé ici, il y a fort longtemps. C’est lui qui… »

« Si proche de la mer, on aurait plutôt imaginé une face de mérou. »

« Oui, c’est vrai. »

« Sinon, que me vaut le plaisir de votre venue ? »

« Juste une visite de voisinage. A retardement. J’ai été locataire de la maison d’â côté. Vous avez de la chance de n’avoir qu’un seul voisin. La calanque tombe à pic. C’est le cas de le dire. »

« C’était mon rêve de gosse de poser mes valises à deux pas d’une plage de galets. »

« C’est vrai ? »

« Non. »

Il m’a paru déçu.

« L’agent immobilier m’a dit qu’elle est inhabitée. »

« Et pour cause, elle est hantée. J’ai déménagé après seulement six mois de cohabitation avec un revenant. Je voulais vous mettre en garde contre certaines nuits qui seront pénibles. Il vous faudra dormir, la tête entre deux oreillers. »

« Il m’a donc caché la vérité. »

« Qui ça ? »

« L’agent immobilier. »

Il a haussé les épaules en souriant. Il était grand, mince, élégant. J’ai alors remarqué qu’il était beaucoup plus jeune que moi. Probablement la moitié de mon âge.

« Entrez, vous allez m’expliquer, n’est-ce pas ? »

« Avec plaisir. »

Nous nous sommes posés sur le canapé après qu’il a refusé la boisson que je lui proposais.

« Pas d’alcool. Ni d’eau. J’ai la vessie sensible. Un café ? Non, non, c’est trop tard ! Déjà que j’ai le sommeil léger… »

Un papy dans un corps d’étudiant, me suis-je dit.

 

(à suivre)


Publié le 25/03/2026 / 1 lecture
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