Louis travaillait à Bruxelles. Militaire de carrière, il a fini caporal-chef en tant que chauffeur. Pas de ceux qui conduisent les tanks Jaguar à dix millions l’unité. Non, papa était responsable du chauffage. Son service de garde se terminait tôt le matin. Pour rentrer à la maison, il prenait le train à la gare du Midi jusqu’à Ath et là, sautait dans la correspondance pour Lessines qui partait de la voie 3. Pour bien comprendre la suite de cette histoire, il faut que je précise que le train vers Lessines était une micheline, une espèce de bus sur rails, si vous voulez, dont la convivialité était devenue proverbiale : les passagers y étaient rassemblés dans un compartiment unique, très proches les uns des autres. On y fumait, on y jouait aux cartes et on y racontait des blagues parfois gaillardes dont s’offusquaient quelques voyageuses ; tout au moins, le laissaient-elles croire.
Ce matin-là, la température était négative et seule la micheline pour Tournai, voie 4, était déjà à quai. Plutôt frileux, mon père y grimpa pour ne pas se refroidir en attendant qu’arrive celle pour Lessines, voie 3. Le reconnaissant derrière la vitre — mon père était bien connu dans la région car il était un homme très sociable en plus d’être un excellent conteur —, tous les Lessinois qui attendaient sur le quai imaginèrent qu’il y avait dû y avoir un changement de voie et, l’un après l’autres, montèrent dans la voiture qu’occupait mon père. Finalement, par une espèce d’effet dominos, tous montèrent, cinquante personnes. Louis, les voyant avec lui, se dit à son tour qu’il devait y avoir eu un changement de voie et s’enfonça tranquillement dans le col de son par-dessus en attendant que le train démarre. Entretemps, la correspondance pour Lessines arriva là où elle devait arriver, voie 3, mais personne n’y fit attention. Ce devait être la correspondance pour Tournai, pensèrent-ils tous, correspondance dans laquelle, curieusement, il n’y avait personne, mais nul ne s’en inquiéta.
À 6 h 56 pétantes, quand la micheline de la voie 4, celle pour Tournai donc, se mit en route, tous ses passagers comprirent instantanément qu’elle ne roulait pas dans la bonne direction... Plusieurs d’entre eux se fâchèrent même sur mon père, lui reprochant même que par sa faute ils allaient se retrouver à Tournai où ils n’avaient strictement rien à faire. Papa était un homme petit, avenant et plutôt couard, mais il leur répondit quand même : « Et si maintenant, j’avais eu besoin de me rendre à Tournai… »