Une nouvelle vie qui s‘achève. La mienne. Il y en a eu tant d’autres avant celle-ci. Je bondis de l’une à l’autre à la manière d’un galet ricochant à la surface d’un lac. Des cris m’encouragent à aller le plus loin possible. Je me réincarne comme on change de chemise. Je ne vis pas mieux, non, au contraire. La peur de mourir ne me déserte point. Il arrive que je regrette de partir… parce que je ne retourne jamais sur les lieux de l’adieu. Je n’ai pas le choix. C’est une malédiction.
Satané coup de foudre ! Le ciel, amoureux de moi… moi qui suis athée… un comble !
Etait-ce pour me punir d’être un mécréant ?
Non. Les nuages savent que je suis incapable de mourir sans réapparaître aussitôt. Et je ne suis jamais revenu, la Bible sous le bras, traduisant ma foi par des mots, lors d’une prière.
Il pleuvait, je me baladais sur un sentier de randonnée, au cœur de la Margeride, en Lozère, et l’averse a redoublé. Pour m’abriter, j’ai misé sur le mauvais cheval. Il s’est cabré et le jockey est tombé sur la tête. Six mois de coma.
Dehors, le silence est total, aujourd’hui. C’est inattendu en cette période de l’année. A peine arrivées, les hirondelles ont déserté les lieux. Un couple de faucons crécerelles avait élu domicile dans le clocher de la petite église si peu fréquentée. Ils sont petits, paraissent frêles, volent mécaniquement, mais ce sont de redoutables chasseurs. Leurs cris vous hérissent le poil, le matin, très tôt, après que le coq a joué du clairon pour réveiller les braves.
Ce village où j’ai eu la chance de naître – dans la douleur – est tranquille entre la Montagne Noire et le sud-ouest des Cévennes, à mi-distance de Béziers et Toulouse. Uniquement les enfants me dérangent parfois, pour que je leur raconte l’histoire de ma vie. Je leur demande de revenir le soir. C’est mieux que la télé, oui. Dans la journée, ma mémoire fait le plein. J’aime user ma salive devant un aréopage d’auditeurs attentifs. Les adultes ne sont jamais sages, il y a toujours un envol de toux, ce qui me fait plaindre les musiciens, un soir de concert.
Ce jour-là, chaloupant dans le vent d’Autan, le crépuscule me motiva plus intensément que les autres fois. J’avais décidé de tout dire aux gamins du coin – certains venaient de loin, à vélo. Avouer que mon cancer aura du mal à entrer en rémission. Pour commencer mon discours, il me faudra leur expliquer ce qu’est cette maladie qui ronge la vie. Puisque leurs parents, effrayés par la mort, leur apprennent le déni… La plupart ne comprendront rien, ou rapporteront mes propos déformés à leurs mamans. Dans ces cas-là, on laisse toujours le père de côté. Peu importe.
Ce soir-là, seul le petit Kevin s’est pointé, le plus fidèle parmi la marmaille interpelée par mes récits.
« Où sont les autres ? »
« J’ai dû fuguer. Nos parents ont appris que vous étiez très malade. Ma mère a dit que ce serait traumatisant, pour nous, s’il vous arrivait malheur en notre présence. »
« Comment savent-ils que je suis malade, très malade. »
« Pourquoi ? C’est vrai ? J’ai cru que c’était un prétexte pour me garder à la maison alors que la nuit commençait à tomber. »
« C’est hélas vrai, gamin… mais je fais avec. Je suis d‘un naturel optimiste. »
« Vous allez guérir, n’est-ce pas ? Je vous aime bien. Vous me faites penser au grand-père que je n’ai pas eu. »
J’ai failli rougir.
Il sembla songeur, soudain.
« Depuis que maman est enceinte, elle a horreur de rester seule. Papa va boire un coup, tous les soirs, avec ses copains. Je crois qu’il stresse. Il a peur de la perdre. Le docteur lui a dit qu’elle jouait avec le feu. Elle a été très malade après m’avoir mis au monde. Depuis, je culpabilise doublement, parce que c’est moi qui ai commandé une petite sœur. »
« Et si on t’avait livré un petit frère ? » lui lançai-je dans un grand sourire.
« Je lui aurais appris à jouer aux billes. C’est démodé, je sais, mais bon… à la campagne, le passé n’a pas d’avenir. »
Sa dernière phrase m’a fait tomber des nues. Mon sourire avait été gommé, coup de craie victime d’un chiffon. Il causait comme un homme qui a pas mal bourlingué. Il me ressemblait un peu, au même âge.
« Il faut que je parte. Mes parents vont vraiment s’inquiéter. Je vais leur raconter que j’ai suivi un chien. Ils ont longtemps cru que j’en voulais un. Ils sont devenus livides quand je leur ai dit que je préférais une petite sœur. Si vous aviez vu leurs têtes… Ils ne pouvaient rien me refuser. Ils n’arrêtaient pas de se vanter d’avoir un enfant génial. »
Il gloussa. J’ai dodeliné de la tête, déçu.
« C’est officiel… tu ne restes pas, ce soir… Dommage… Je t’aurais narré comment j’ai fait pour sauver la vie de la sage-femme qui a aidé ma mère à accoucher. Je suis fils unique, comme toi… pour le moment. »
« Je vais essayer de convaincre maman qu’elle ne risque rien, seule à la maison. »
« Ou ton père, à lui tenir compagnie quand elle a besoin de lui. »
« Oui, aussi. »
« A demain… peut-être. »
« J’espère. »
*
Il n’est pas venu.
Toute la journée, j’avais pensé à la sage-femme à qui j’avais rallongé la vie. En parler m’avait mis l’eau à la bouche. Paradoxalement, j’avais soif d’en toucher deux mots à Kevin. Il y avait là un mystère et un secret qu’il eût su garder, j’en étais certain. Ce gamin avait quelque chose que les autres avaient oublié en route. Ils perdaient leurs billes par leurs poches trouées en courant pour me rejoindre. Pas aujourd’hui, ni les jours suivants. Je suis resté cloîtré chez moi, dans cette maison aux murs lézardés qu’un ami agent immobilier m’avait vendu pour une bouchée de pain. Mes défunts parents n’avaient jamais rien acheté qui soit enraciné quelque part. Papa voyageait beaucoup et maman imitait Pénélope avec les lainages qu’elle lui tricotait – même en été. Et je suis arrivé, comme tombé du ciel. Ce qui n’a pas empêché papa de repartir, pour plusieurs semaines. Il voguait sur les océans en regrettant que ce ne fussent point des mers. Il disait que les océans ne sont pas fiables, à force de se retirer.
« Parle pour toi, papa ! Parle pour toi ! »
Madame Buttin.
J’y avais pensé si fort que je suis allé déposer des fleurs sur sa tombe, dans le minuscule cimetière, à l’orée du village. La dalle était vierge de « cadeaux ». Un vieux monsieur, assis sur un banc, me regardait en donnant à manger aux pigeons. Il ne bougeait qu’avec difficulté. Il me fit signe de le rejoindre puis m’engueula parce que mes pas avaient effrayé ses compagnons ailés.
« Vous êtes un fils de madame Buttin ? »
« On peut dire ça comme ça, en parlant vite. Elle m’a mis au monde… mais en aidant ma mère à se libérer d’un poids. »
« Elle a fait naître la moitié du village. Pas moi, j’ai son âge. »
J’ai souri.
« Vous savez de quoi elle est morte ? »
« Non. Même le docteur Pinatel l’ignore. Un matin, elle s’est levée, a salué quelques passants par la fenêtre, puis s’est enfermée. Il se murmure qu’elle s’est suicidée parce qu’elle ne pouvait plus aider les mamans à donner la vie. »
« J’aurais dû rester en contact avec elle. Je m’en veux d’être devenu sauvage, elle ne méritait pas de mourir seule. »
« Vous n’auriez rien pu faire. »
« Peut-être que si… »
Il leva les yeux au ciel. Me prenait-il pour un fada ?
Au moment où je m’y attendais le moins, il ajouta : « Le village n’est pas bien grand et je ne vous ai jamais vu dans le coin. Décidément, vous êtes Robinson Crusoé sur son île. Mais lui, il ne s’est pas isolé volontairement. Vous vous cachez des gendarmes ? »
« Je suis innocent de ce dont vous m’accusez. » dis-je en levant les bras.
« Je plaisantais. »
« Je sais, je sais. Je passe mon temps à réfléchir au passé. L’avenir ne m’effraie pas spécialement, mais le présent est redoutable. »
J’étais conscient d’avoir dit n’importe quoi. Le retour des pigeons m’a sauvé. Le gong roucoulait. Le vieil homme s’est levé tandis que je ramassais des miettes de pain oubliées afin de les remettre en service. Lorsque j’ai reporté mon attention sur lui, il avait disparu. A la place, il y avait Kevin qui renouait un lacet en posant son pied sur le banc.
« Le vieil homme qui était là… »
« Bonjour, monsieur. »
« Oui, bonjour, bonjour. Tu n’as pas vu un vieil homme qui sortait du cimetière ? »
« Non, il n’y a que vous. »
« Je suis si vieux que ça ? »
« Je ne peux pas comparer, je n’ai pas vu l’autre. »
J’ai éludé.
« Tu viens souvent ici ? Tu m’as abandonné, hier soir… »
« Je vous ai suivi. Et, hier soir, maman s’est mise à pleurer quand papa a rejoint ses amis au bar. »
« Mais alors, si tu m’as suivi, tu as vu le vieil homme… »
« Je vous ai dit que non. »
« Bon, laissons tomber ! Et tu m’as suivi pourquoi ? »
« Je veux connaître… connaître ce que vous m’auriez raconté si j’étais venu. Je me sens frustré. »
L’empressement du gamin me mit en joie.
« Assieds-toi, je vais tout déballer ! Mais ici, il me faudra résumer. Ça va jaser si on nous voit ensemble. »
Il avait écarquillé les yeux.
« Je ne comprends pas. »
« Pas grave. »
Je suis resté debout devant lui. Les pigeons avaient également disparu, mais c’était un peu normal.
« Tu vois cette tombe, là, ornée de bleuets ? C’est celle de madame Buttin, la sage-femme. C’est moi qui l’ai fleurie. Je lui dois d’être né. Mais elle-même a si longtemps vécu grâce à moi. »
Kevin commença à pédaler dans le vide.
« Elle était malade ? »
« Oui, je l’ai appris quinze ans plus tard, de la bouche même de papa qui s’opposait à ce qu’elle officie. C’est pour ça qu’il était présent pendant que maman souffrait pour que je vive. Elle avait tellement insisté. Elle savait que madame Buttin souffrait d’un cancer, comme moi. Mais elle n’aurait pas accouché seule, et se refusait à aller à la clinique de Castres. »
Le gamin fit alors un geste auquel je ne m’attendais vraiment pas. Il suça son pouce. Je me suis assis à côté de lui. Je ne l’ai pas dérangé. Il était visiblement attentif, et réagissait à chacun de mes mots. J’ai pensé que si j’avais mis les formes, il aurait applaudi, ce qui lui aurait évité de faire le bébé.
« Et vous avez un cancer, alors. Ça ne se voit pas. »
J’ai été rassuré, il n’avait pas laissé passer ce terrible détail.
« Maintenant, laisse-moi te dire comment je l’ai guérie. »
« Je vous écoute. »
« Je sais. »
*
Lors de la narration, que je n’ai pu ni su réduire à la portion congrue, je revivais les propos de mon père qui m’avait rapporté l’événement, quelques années plus tard, quand j’ai été en âge de tout capter, même les mystères de la vie.
Madame Buttin m’était apparue, rayonnante, comme étant une amie. Son regard avait capturé le mien, insensible à la lumière malgré un long séjour au cœur d’une maternelle nuit. C’était la première femme que j’apercevais dans ce nouveau monde si peu silencieux. Les cris de maman me cassaient déjà les oreilles.
La sage-femme m’a giflé une fesse à la volée. Le contact avait été bref mais douloureux. Une décharge électrique. J’ai hurlé plus fort que ma mère. Papa s’est bouché les oreilles en utilisant ses mains, les doigts en éventail. Une vilaine grimace craquelait sa face – miroir brisé, sept ans de malheur ? Deux sentiments opposés s’y dévoilaient, enfin nus : l’amour et le dégoût.
« Mais, monsieur, vous n’étiez pas spectateur et… »
« Je t’ai précisé que c’est mon père qui m’a tout raconté. »
« Et vous vous en souvenez… au mot près ? »
« J’ai déjà raconté cette scène plusieurs fois alors que tu n’étais pas né. Tu n’es pas le seul enfant du village. Il y en a eu d‘autres avant toi. Beaucoup d ‘autres. »
« Oui, c’est vrai. Ne vous fâchez pas ! Et alors, comment avez-vous fait pour guérir la sage-femme ? »
« Je n’ai rien fait. Le contact de sa main sur ma fesse a suffi. Je suis né avec ce pouvoir. Guérir ou ressusciter autrui rien qu’en me servant de mes mains. »
« Je n’ai jamais rien entendu de pareil. On dirait de la science-fiction, ou quelque chose de religieux. »
« Je suis athée. »
« Mes parents non. Ils vont à la messe tous les dimanches. Maman prétend que c’est l’occasion de côtoyer des gens qui oublient, en un instant, tout le mal qu’ils pensent des autres. »
« La religion est très hypocrite, mais bon… revenons à nos moutons ! »
« Oui, monsieur le berger. »
Il ricana.
« Je sens que tu vas me demander à quelle occasion j’ai compris que j’avais ce pouvoir. »
« Bien vu. »
« J’avais six ans, j’ai été croqué par le chien de la voisine. Un berger allemand. Je jouais souvent avec lui, et puis un jour, j’ai glissé ma tête à l’intérieur de sa niche. Il m’a mordu au visage. J’en ai gardé deux ou trois cicatrices, sur le menton que je masque avec une barbe naissante, quand elle veut bien pousser. »
« Vous avez eu mal ? »
« La peur a effacé la douleur. Papa s’est pointé chez la voisine et a buté le chien d’un coup de fusil. Les rares fois où il était à la maison, il s’était opposé à ce que j’aille jouer de l’autre côté du mur mitoyen. Maman se trouvait sur la terrasse et elle a tout entendu, les cris, de surprise et ma douleur, les grognements. Le lendemain, je me suis introduit dans le jardin de la voisine, en grimpant sur un tabouret que papa utilisait pour cueillir des figues, et j’ai creusé, avec mes mains, entre deux massifs de belles-de-nuit – elle y avait déjà enterré d’autres animaux de compagnie. J’ai caressé le cadavre du berger allemand et il est revenu à la vie. »
« Et comment êtes-vous rentré chez vous ? »
« Par la porte au fond du jardin. »
« Et sa plaie… elle a cicatrisé ? »
« Je n’ai pas eu le temps de vérifier. Il s’est enfui. J’ai cru qu’il voulait me suivre, mais non. Je ne l’ai jamais revu. Avait-il honte ? Il ne m’a même pas remercié à sa façon. Il avait la langue baladeuse quand il était de bonne humeur. Il avait peut-être peur de moi… ce qui est paradoxal. »
Etonnant – et même fascinant – comme cet enfant acceptait l’inacceptable. Ses yeux brillaient.
« Je me rappelle que j’avais souvent rêvé, à l’époque, qu’il cicatrisait en moins de dix secondes, sous mes yeux amusés. La sensation de participer au dernier Disney. »
« C’est quoi ? »
« Le dernier Disney ? »
« Oui. »
« Un dessin animé qui sort dans les salles de cinéma, tous les ans, pour les fêtes de Noël. Tu ne connais pas La belle et le clochard, le livre de la jungle, Blanche-neige ? »
« Non. »
« C’est triste. »
« Si vous le dites. »
Il y eut un silence.
« Et si vous reveniez à vos moutons… Vous leur manquez. »
Je n’ai pu m’empêcher de lui caresser la joue, ému.
« Et il y a eu cette histoire de résurrection de l’hirondelle tombée du nid. Je commençais à comprendre que j’avais tout intérêt à cacher cet improbable don. Pas envie d’attirer les journalistes, puis les savants qui m’auraient étudié sous toutes les coutures. Pas envie de devenir un phénomène de foire. Déjà que la voisine n’arrêtait pas de me faire des cadeaux. Elle disait que c’était pour se faire pardonner. Papa n’était pas là, maman n’était pas rancunière, surtout que je n’avais pas été traumatisé outre mesure. »
« Mais vous n’avez pas cicatrisé, vous ? Vous êtes comme les médiums : sur vous, le pouvoir n’agit pas, c’est ça ? »
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai biaisé.
« Voilà, tu as deviné. »
Kevin fit la moue.
« Alors, l’hirondelle, elle a fait le printemps, ou pas ? »
Son ton subitement enjoué me rasséréna.
Je suis allé droit au but. Sinon, il allait encore me parler des moutons impatients de me revoir. Dans le style perroquet, il touchait sa canette. Et en débouchait même une seconde.
Je me suis efforcé de faire court. J’ai regardé à droite et à gauche, comme si je traversais une rue, craignant de voir apparaître des mauvaises langues capables de mal interpréter notre proximité.
« C’est son grand-père ? »
« Non. Il n’a pas connu ses grands-parents. »
« Alors c’est qui ?
« Je préfère me taire. »
En un éclair, je fus de retour dans la réalité.
Kevin grattait le sol terreux du bout de ses chaussures en se mordillant les lèvres. Un faucon crécerelle nous survola en poussant des cris d’orfraie. Il poursuivait une tourterelle. Les pigeons avaient bien fait de mettre les voiles.
« Je crois que c’est le mâle. La femelle nourrit leurs petits d’insectes et de vermisseaux. Tout ce beau petit monde niche dans le clocher. Heureusement que le carillonneur est mort récemment. ».
« La nature a du talent. »
« Oui, comme tu dis. Allez, je continue… »
Les tombes semblaient à l’écoute. Les dalles commençaient à s’assombrir lorsque j’ai repris mon récit.
La machine s’est remise à ronfler.
*
C’était au mois de juin. Le soleil irradiait. Les hirondelles avaient bâti leurs nids au bord du vide, conchiant également les toits. Le soir, dans la belle journée mourante, elles luttaient contre les pipistrelles pour la possession de l’espace de nuit. Elles perdaient forcément, effrayées à l’idée de se crasher sur les façades. Bruyantes, elles larguaient leurs bombes sur les trottoirs, récoltant des insultes accompagnées de poings menaçants. Des ados dégainaient les lance-pierres empruntés à leurs pères et criaient de douleur parce que les armes de jet se retournaient contre eux. Et il y avait le Paulo, l’idiot du village, qui aspirait au lieu de souffler dans sa sarbacane, avalant la boule de papier destinée à descendre ces avions couvert de plumes.
Ce matin-là, j’admirais le ciel dont le bleu était à peine voilé par le jaune de la boule nourricière. Un caillou est tombé du ciel, me faisant sursauter. Il y eut un bruit sec lorsque le bolide heurta le sol carrelé de la courette. Prêt à maudire le connard qui s’amusait à lapider notre maison, j’ai ouvert la porte-fenêtre d’un geste brusque. J’étais déjà d’une humeur massacrante parce que je m’étais prétendument planté, au collège. Une mauvaise note que je ne méritais point. Le prof de maths m’avait dans le nez, et ce dernier, très long, le défigurait. Il devait mentir souvent à sa femme. On l’avait surnommé « Pinocchio ».
« Quand il a la gueule de bois, son pif bourgeonne. »
Je n’étais pas le dernier à glousser. Il avait dû reconnaître mon rire de mitraillette. Et c’est lui qui me fusillait lorsqu’il s’agissait de me noter.
Un poussin d’hirondelle, incapable de voler, avait oublié d’ouvrir son parachute. Je me suis précipité vers son corps inanimé qui me parut démembré, et lorsque je le pris dans ma main, il était encore chaud. Sa peau parsemée de plumes naissantes continuait de vibrer. Des frissons la parcouraient. Il avait visiblement les deux ailes brisées.
J’ai senti le poussin d’hirondelle se refroidir dans ma paume. Je l’ai recouvert avec mon autre main et j’ai reniflé. La tristesse m’étreignait. Le père du Paulo affirmait que si Dieu existait, il ne tolèrerait pas que les animaux meurent. Je n’étais pas loin de voguer dans cette galère. J’ai songé à imiter la voisine, que j’espionnais de la fenêtre de ma chambre lorsqu’elle enterrait dans un pot ses canaris probablement morts de vieillesse – papa en avait, de toutes tailles, dans sa cabane à outils. Il n’arrivait pas à se décider à les orner de fleurs multicolores. Et maman disait que la terre, c’était salissant. Elle me désolait, parfois.
Soudain, le petit être s’est réchauffé, et il s’est mis à battre de l’aile. J’ai écarté les doigts et il a décollé après m’avoir béqueté le pouce. Si le père du Paulo m’avait vu ressusciter ce poussin d’hirondelle, il aurait eu du mal à garder le silence. Il passait souvent devant la maison ; là, j’avais eu de la chance. Personne, mieux que lui, n’eût colporté pareil miracle, et ma tranquillité s’en fût transformée en inestimable souvenir.
« Tu vois, Kevin, c’est à partir de ce jour-là que j’ai pris une résolution : cesser de provoquer le destin. Me vautrer dans le déni de mon don. »
« Je comprends. »
« Je te crois. »
Je me suis tu. Une pensée vagabonde venait de faire halte.
Fallait-il évoquer mon coma, et ce qui en avait découlé, ou laisser ce gamin dans l’ignorance de mon pedigree ?
Comme s’il avait lu dans mon cerveau, il a levé les yeux vers moi.
« Vous saviez pourtant que la foudre vise essentiellement les arbres… »
« Devant l’urgence du danger, j’ai fait fi. »
« Ce n’était qu’un peu d‘eau et beaucoup de bruit. »
« Je sais. Et c’est probablement là que la nature m’a légué mon second don. Je n’en suis jamais sorti, du coma. Au bout de six mois, j’ai été déclaré mort. J’avais plongé trop profond. Je saignais du nez. Et… Et… »
Un éclair venait de déchirer l’horizon. J’ai haussé les épaules.
« Je me suis réincarné dans la tête de ce nouveau-né qui, évidemment innocent, s’apprêtait à se faire gifler une fesse par une personne qui n’était pas de son sang. Cette chère madame Buttin qui le traita comme un intrus. »
J’avalai ma salive, ce qui me fit éructer, allumant un sourire sur le visage de Kevin.
« Mais voilà que je parle à la troisième personne… »
Kevin hallucina. A aucun moment, il n’avait imaginé que je le menais en bateau. Il blêmit lorsqu’une grande ombre entra en scène.
« Le coup de foudre rend capable de sauver des vies. Est-ce que ça signifie que d’autres personnes ont été atteintes, en divers endroits du globe ? »
Le vieil homme qui, tout à l’heure, donnait à manger aux pigeons, avait reparu.
« Vous voyez, moi, par exemple, si je m’occupe de ces pigeons, c’est parce qu’ils sont les proies favorites du couple de faucons crécerelles qui crèche dans le clocher. Je protège les victimes à ma façon. »
Il me regarda droit dans les yeux.
« Tout à l’heure, en vous voyant, j’ai ressenti quelque chose que je ne connaissais pas. Comme si vous étiez de ma famille, que je vous retrouvais à la suite d’une longue séparation. »
Il eut un hoquet – probablement l’émotion – et poursuivit.
« Je n’ai qu’à toucher celui qui a été attaqué pour qu’il recommence à se dandiner et à picorer les miettes de pain. Amnésique d’avoir été choqué. »
J’ai failli m’évanouir. Il était temps que je réagisse.
« Mais quelle coïncidence ! »
« Peut-être pas. »
« Comment ça ? »
Kevin buvait nos paroles.
« Nous avons été téléguidés ici. »
« Par qui ? »
« Par quoi, oui. »
Son bras, dirigé vers le ciel, m’indiqua un nuage noir qui semblait le leader d’un troupeau de pachydermes chargeant flanc contre flanc.
« Il va pleuvoir, et l’averse va nous débarrasser de ce don. Elle va nous laver. Elle nous rend service, croyez-moi. »
J’ai été à deux doigts de lui dire que j’avais, en prime, le pouvoir de me réincarner, mais il risquait de faire un infarctus. Je l’aurais aidé à renaître de ses cendres, mais bon…
Là, j’ai eu ne pulsion. Une fulgurance.
« Vous voulez bien guérir ma tumeur au cerveau ? J’aimerais vivre encore longtemps pour raconter des histoires à Kevin. Il est adorable, ce gamin. Le petit-fils idéal. »
Il jouait avec les pigeons et, par pudeur, ne nous écoutait plus. Le vieil homme m’a regardé, les yeux exorbités.
« Si vous me l’aviez dit plus tôt… »
Je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il s‘est précipité à l’abri d’un arbre dont l’essence m’était inconnue. La foudre a frappé avant même qu’il ne pleuve.
Kevin était loin. Il poursuivait un chat noir. J’eus un vertige. Je commençais à voir flou lorsque…
Le vieil homme gisait, face contre terre, inanimé, les ailes brisées. L’image s’était imposée. Comparaison audacieuse au service de la vérité.
J’eus juste le temps d’appeler Kevin qui, maintenant, courait en chantant sous la pluie. La lumière au bout du tunnel semblait une cascade d’étincelles.
J’étais mort lorsqu’il s’aperçut que son monde l’avait préservé de la terrible réalité.
L’enfance est piégeuse.
– EPILOGUE –
La première personne que j’ai vue en naissant fut mon grand frère. Je m’attendais à ce qu’il soit heureux, mais non.
Il avait commandé une petite fille et maman lui livrait un petit garçon.
Je l’ai vu se réfugier en pleurant dans les bras de papa.
J’avais erré au cœur d’un néant qui avait duré, pour moi, quelques minutes. Pas pour Kevin. Il était là, faisant la gueule. J’étais pourtant de son sang.
« Maman ! Je t’avais dit que… »
Maman le serra si fort qu’il cria.
L’infirmière avait un si beau sourire…
Il était temps de trouver une solution pour révéler à mon grand frère que je n’étais point un inconnu. Ni un imposteur.
Un peu plus tard, sur la place du village, le Paulo haranguait les foules, perché sur l’abreuvoir à sec.
« Il y a un nouveau bébé parmi nous. Moi, je sais que c’est un menteur. Il ne parle pas, et ment déjà, oui ! »
Son père vint le récupérer, le prenant en poids et le hissant sur son épaule.
« Pauvre homme ! » dit une vieille dame.
« L’amour guérit de tout, madame. »
« Qui me parle ? »
Elle déserta la place en invoquant son dieu.
Une hirondelle vint se poser sur le robinet de l’abreuvoir et picora la rouille.