Au-dessus des vieux volcans
Glissent des ailes sous le tapis du vent
Depuis que je vivais seul, j’avais pris l’habitude de dormir avec la radio allumée. Il m’arrivait d’être réveillé par un tube. La nuit, j’avais l’oreille baladeuse. Un vrai radar. Chacun de mes rêves était influencé par la chanson que je percevais, les écoutilles fermées.
Mais là…
Desireless m’a bouté hors du sommeil.
J’ai eu du mal à me rendormir. J’avais voyagé loin, sans ménager ma monture.
Parce que j’avais triché. Un somnifère m’avait aidé à plonger dans un océan d’oubli.
J’y suis retourné, dans un grand plouf ! de bandes dessinées, troquant le crawl contre la nage indienne.
Quelqu’un a sonné.
J’avais avalé une molécule de sommeil artificiel à cause de Raoul. L’inquiétude. Sommeil qui avait essayé de me récupérer, à l’aube, afin de m’embrasser, et n’avait réussi qu’à me dégoûter de cette étreinte.
J’avais la bouche pâteuse comme au lendemain d’une méchante cuite. Pas question de bâiller en ouvrant la porte. Mes mâchoires se sont crispées. De toute façon, il me faudrait parler.
Le facteur.
« Vous connaissez le langage des signes ? »
Cette question avait failli fuiter.
Un recommandé.
« Vous ? Si tôt ? »
« C’est l’heure de l’apéro, et vous êtes le dernier de ma tournée. »
Je me suis demandé s’il avait voulu faire de l’humour.
« Mais… c’est quelle heure ? »
Il regarda sa montre.
« 11 heures, monsieur. »
« J’ai voyagé trop loin, cette nuit. »
« Pardon ? »
« Non, rien. »
Il a fallu que je ramasse le stylo que je venais de lâcher. J’avais confondu l’aube avec le clair-obscur imposé au soleil par un nuage de passage. Mes os ont craqué, le faisant sourire. J’ai signé d’une main tremblante. J’avais une gueule de bois d’opérette. La nuit m’avait signé un autographe.
Il me regarda à la manière d’un homme qui compatit. Je l’ai entendu penser.
« Je vous comprends. C’est dur de se lever, le matin, sans tartine à beurrer. »
« Qui t’a dit, connard, que je dors seul ? »
« Raoul. »
« Menteur ! Il est parti en voyage, voyage… »
« Comme Desireless ? »
« Pas tout à fait. »
La réalité m’a récupéré à un moment critique. J’allais joindre le geste à la… à la pensée.
J’ai failli hurler que je ne buvais jamais d’alcool quand j’avais un ami dans le coma. Même pour oublier que sa vie était en jeu. La vérité, c’est que je m’en étais abstenu à cause de mon haleine.
A la place, je me suis promis de l’arroser d’huile bouillante, la prochaine fois qu’il sonnera en mâchouillant un stylo.
Je suis allé me laver les mains en regrettant d’avoir eu une pensée moyenâgeuse.
Cette journée avait trop mal commencé pour ne pas s’améliorer en cours de route. Une bonne nouvelle se pointa. Qui utilisa mon portable. Si j’avais bu, j’aurais immédiatement dessaoulé.
Le neurologue m’appelait pour me dire que Raoul avait émergé du coma.
« Le serpent l’a régurgité. Il était temps. Après la nuit, le soleil. Dieu a veillé sur lui. Il l’a aidé à recouvrer la lumière. »
J’ai tiqué, me félicitant qu’il ne soit point là, devant moi, avec une croix en piercing sur la langue. Un homme flirtant avec la science… a-t-on idée !
Mon ami Raoul. Absent une éternité, à la suite d’un accident de moto. Sa tête avait heurté le tronc d’un platane après qu’il avait dérapé dans un virage. Son casque avait volé en éclats, et c’était un miracle qu’il fût encore de ce monde. Dieu avait failli être pris de vitesse.
Bref.
Il avait visiblement tutoyé l’autre bout du tunnel, d’après les dires du neurologue. Et j’avais passé la nuit à rêver de cette lumière… qui clignotait.
Jour, nuit… Jour, nuit…
Rien n’est plus fatigant.
La sensation d’avoir sauté des haies, et de m’être relevé après chaque chute, pour attaquer la suivante.
Parfois, il vaut mieux se lever du pied gauche.
Au fil des heures, mon esprit s’éclaircissait.
Les séquelles d’une bonne cuite eussent été moins nébuleuses – et moins castratrices – que celles laissées par une molécule de sommeil artificiel.
J’ai maudit mon médecin traitant qui avait choisi la solution de facilité.
« Et vous, docteur, que faites-vous quand vous n’arrivez pas à dormir ? »
« Je lis. »
« Et vous arrivez à lire quand vous savez un ami entre la vie et la mort ? »
« C’est 50 euros. »
« Vous ne m’avez pas répondu. »
« D’autres patients attendent. Ne soyez pas égoïste ! »
Ce dialogue imaginaire me donna la nausée.
Au-dessus des vieux volcans
Glissent des ailes sous le tapis du vent
Voyage
Voyage
*
« Vous pouvez venir le voir, si vous voulez. Sa mémoire n’a subi aucun dommage. Ses souvenirs sont intacts. »
« Oui, mais lui, est-ce qu’il voudra me voir ? »
« Il vous réclame sans cesse. L’infirmière de garde m’a dit qu’il avait prononcé votre nom, les yeux à peine ouverts. Il est remonté à la surface un peu vite, mais bon, rien de grave, il a juste quelques petits vaisseaux éclatés dans un œil. Plus impressionnant que douloureux. »
« Lui qui a si peur de devenir myope… »
« Pas de perdre la mémoire ? »
« Si, bien sûr. Il a balisé sa maison en dessinant des flèches sur les murs, des fois qu’il oublierait par où passer pour se rendre dans certaines pièces. »
« Pourquoi ai-je l’impression que vous me charriez ? »
« Parce que c’est le cas, peut-être. »
Il y eut un silence que je mis à profit pour le remercier de m’avoir rendu mon ami d’enfance.
« Je suis payé pour sauver des vies, tout le contraire des soldats. »
« Les soldats, en temps de paix, ne tuent que le temps. »
Je l’ai entendu sourire.
Je n’ai guère tardé à me rendre à l’hôpital.
Raoul avait une vilaine cicatrice dans le cuir chevelu, au-dessus de l’oreille gauche. Il avait été rasé. Il avait du mal à parler, mais je comprenais ce qu’il disait.
« Je rentre d’un long voyage, mec. Mais j’ai l’impression d’être parti hier. »
Je l’ai embrassé comme un frère.
« Sois le bienvenu chez toi ! »
« Où ça ? »
« Ici. »
« A l’hosto ? Merci bien. »
« Non, là. »
Et je m’étais tapoté la poitrine au niveau du cœur.
« J’aurais tant aimé que tu viennes me chercher et me libères des griffes du coma… »
« Je ne libère que les princesses. Je terrasse les dragons d’un seul regard. Il est peuplé d’inextinguibles flammes. C’est comme ça que j’ai eu la peau de madame Buttin, la prof de maths… tu te rappelles ? »
« Evidemment. A propos… il a des griffes, le coma ? »
« Si tu savais… Des crochets… Un à chaque doigt. Pire que Wolverine. »
« Et combien il a de doigts ? »
« Il t’oblige à les compter, et tu t’endors comme si c’étaient des moutons. »
« Je vois que tu es toujours aussi fada. C’est parfait, t’as été bien soigné ! »
C’est le moment que choisit l’infirmière – une jolie rousse – pour entrer dans la chambre.
« C’est l’heure de la piqûre ! » claironna-t-elle.
« Bon, allez, mec… je te laisse avec ton ange gardien. »
« Un ange qui ne manque pas de piquant. »
« Allez, allez, monsieur Raoul… Montrez-moi la cible ! »
« Franck, ne m’abandonne pas, c’est un vrai sniper ! »
Je suis parti, insensible à son hypocrite prière, en lui promettant de revenir dès que possible.
Et j’y suis retourné le lendemain. J’avais tant de choses à lui dire. Notamment lui toucher deux mots de mon rêve.
« Déjà de retour ? Tu es revenu pour l’infirmière, avoue ! »
« Mais non, gros malin ! J’ai des questions à te poser. »
« Vas-y, monsieur le commissaire. Je t’écoute ! »
« J’ai voyagé dans le ventre d’une montagne. Un voyage interminable, ponctué de coups de klaxon, comme si le bout du tunnel lançait une œillade pour charmer le conducteur qui la lui rendait à sa manière. Mais à peine sorti, on entrait dans un autre tunnel, encore plus noir, encore plus long. Et cette sensation d’être seul dans ce convoi… »
« Incroyable. Tu t’es invité dans mon coma. J’ai cru que le bout du tunnel, c’était ma fin… Mais non… Il y en avait un autre, et encore un autre. De vraies poupées gigognes. De la plus petite à la plus grande. Nous avons fait le même rêve en même temps. »
« Pas en même temps puisque le neurologue, quand il m’a appelé, m’a dit que tu venais à peine de te réveiller. Et tu étais où, dans notre rêve ? Je ne t’ai pas vu. »
« Si tu avais remonté le convoi jusqu’au bout, tu le saurais… Tu n’as pas osé mettre les pieds dans la dernière poupée gigogne. »
« Mais… qu’est-ce que tu foutais, à bord ? Je me suis senti dans la peau de l’unique rescapé d’un naufrage. Et c’était comme si le train était téléguidé. Comme si je me trouvais dans la vitrine d’un magasin de jouets. »
« Je conduisais. »
J’avoue m’être attendu à cette réponse.
« Tu étais sacrément amoché, dis-moi. Toi qui refuses de t’installer au volant d’une voiture, même à l’arrêt, parce qu’elle pollue. »
« Il ne faut pas sous-estimer les trains. Ils sont plus propres que les vélos. »
« Et plus sûrs que les avions, oui, je sais. »
J’ai évoqué l’homme qui m’avait aiguillé sur le quai de la gare désaffectée.
« Il avait l’air d’en savoir, des choses, sur ce tunnel… J’ai cru, un moment, que c’est lui qui l’avait creusé à mains nues. Une vraie carotteuse. »
« Tu as rencontré le Marcel ? Ce type est dingue… »
« Je m’en suis aperçu. »
« Non, non. Je veux dire : ce qu’il est capable de faire est dingue. Je n’ai jamais vu ça. Il lit dans les pensées. »
« Les fleurs ? »
« Sois un peu sérieux… Il répond aux questions avant même que tu ne les poses. »
« Ça aussi, je m’en suis aperçu. »
« Je te dis qu’il n’est pas fada. »
« Il donne l’impression du contraire. Il se shoote au pastis pour libérer ses neurones, apparemment. »
« Mais pas du tout… Il aide Francis, le garçon, à doser ses verres de pastis. Il fait pareil avec le perroquet, la tomate, la mauresque. Le goûteur : c’est le surnom du Marcel. »
« Le coup sur la tête… Tu as été secoué comme un shaker. Tu en parles comme si ton rêve n’en était pas un. Comme si la réalité t’avait rendu visite pendant que tu étais dans le coma. »
« C’est un peu ça. Et tu m’y as rejoint. Nos liens d’amitié… »
« Mais il n’était pas question que je t’y retrouve… Parce que, sinon, je te rejoignais dans ton coma, c’est ça ? C’est le Marcel qui te met de telles idées en tête ? »
« Non, là, c’est toi qui te fais des films. »
Et ce fut l’heure de la piqûre.
« Tu l’as fait exprès, hein, mon salaud ? Moi qui croyais que je te manquais déjà… »
En regagnant mes pénates, j’ai pensé qu’il avait voyagé loin sans ménager sa monture.
*
« Tu sors quand ? »
Une semaine avait passé, j’étais allé le voir à quatre reprises. Je n’avais pas osé lui poser la question qui me brûlait les lèvres devant l’infirmière.
« Tu sors quand ? »
J’avais la pudeur mal placé.
Je m’étais débrouillé pour me pointer juste avant l’heure de la piqûre. Pendant, c’était impossible, et après, c’était trop tard. C’était bon d’attendre, dans la chambre, l’arrivée de la star en blouse blanche.
« On dirait un puceau à son premier rendez-vous. Ça t’est déjà arrivé d’avoir besoin d’un témoin pour ton premier baiser ? »
« Je constate que tu vas mieux… »
Il avait un peu raison, cette jeune femme m’avait tapé dans l’œil, mais sans elle, j’aurais quand même pris des nouvelles de mon ami d’enfance. Mais moins souvent de visu. Là, je devenais carrément envahissant. Un jour, il m’a fait une blague.
« Elle est en RTT. »
« Zut ! »
« Mais non ! Je te taquine… »
« Sinon, ta mémoire, ça va ? »
« C’est ça… noie le poisson… il commence à nager sur le dos. »
« Bon, maintenant, passons aux choses sérieuses : tu sors quand ? »
Et elle est entrée dans la chambre, armée d’une seringue qu’elle mania comme une épée.
« Encore vous ? »
J’ai su, à ce moment précis, qu’il était temps que Raoul sorte. J’avais juste oublié que j’avais l’âge d’être le père de cette jeune femme. Et sans que je la lui pose, elle a répondu à ma question.
« Le neurologue a dit : la semaine prochaine. »
Son regard, équivoque, m’avait renseigné sur son état d’esprit. Il était clair qu’elle nous prenait pour des homos.
Raoul s’est pointé à la maison après m’avoir menti sur la date précise. Vendredi. Il l’avait retardée avec un naturel confondant. C’était mercredi. Il m’avait demandé de ne point venir, jeudi, parce que c’était le jour des bilans. Le traitement serait lourd, il y aurait des comprimés à prendre à heure fixe, tous les jours pendant plusieurs semaines, et il faudrait être briefé avec précision.
« Surprise ! »
« Toi ? »
« Tu croyais que c’était le facteur, je parie. »
« Entre ! Entre ! Tu bois quelque chose ? »
« Pas d’alcool. »
« Sans blague. Un café, tu peux ? »
« Et comment… Au fait, j’ai un cadeau pour toi. De la part de l’infirmière. »
« Son 06 ? »
« Non. Ça ! »
Il dégaina une seringue en forme de fusée sur le point de décoller.
« Très drôle ! »
« C’est gentil de sa part, non ? »
« Tu as trouvé ça où ? »
« Dans une petite boutique de farces et attrapes, à deux pas de l’hosto. » avoua-t-il.
Un bon quart d’heure à papoter de tout et de rien, en sirotant un café très peu sucré, puis j’ai évoqué ce rêve que nous avions partagé.
« Moi, je ne suis pas en danger de mort, je suis en bonne santé, et je l’ai vue, la lumière au bout du tunnel. »
« Oui, mais il y avait plusieurs tunnels… »
« Et donc ? »
« C’est tout ce que j’ai trouvé comme argument. Des comateux sortis d’affaire ont vécu le même rêve que moi… mais toi… non, je ne comprends pas. »
« J’ai peut-être fait un rêve prémonitoire. »
« Tu vas frôler la mort ? Mais… tu ne sors presque jamais, je suis le seul mec que tu supportes, les nanas, tu as mis une croix dessus, ou presque, tu manges léger, bois très peu… »
« Si ça se trouve, je vais me prendre le lustre sur la tronche en dormant. Je vais déplacer le lit. »
« Change plutôt de chambre. »
« Et où tu vas dormir, si tu es coincé à la maison, un soir de tempête ? »
« Sur le canapé, dans le salon. A propos, pour quoi il n’y a pas de lustre dans la chambre d’ami ? »
« Parce que c’était une pièce noire, autrefois. Ado, dans les années 80, je m’y enfermais pour écouter les tubes du Top 50. J’étais fan de Desireless, et je le suis encore. »
« Il te suffisait de fermer les yeux. »
« A l’époque, je n’avais pas beaucoup de volonté. »
« Tomber amoureux d’une chanteuse qui n’a que deux chansons à son répertoire… a-t-on idée ! »
« Justement, j’écoutais à fond. Et je ne parle pas du son. Quand je rouvrais les yeux, j’avais l’impression d’avoir pris mon pied pendant une heure. »
« T’as essayé de la rencontrer ? »
« Non, pourquoi ? »
« A ton avis… »
« Mais que t’es con ! T’as vu sa gueule ? »
« T’avais qu’à fermer les yeux. »
La vie a repris son cours normal.
Une nuit, comme souvent, je me suis réveillé pour aller pisser. La radio était muette. J’ai commencé à bougonner. Je l’avais peut-être éteinte machinalement alors que je me sentais partir dans des alléluias si peu comparables au coma. Ma main avait voleté, planant tel un drone au-dessus du poste, et…
Non, c’était impossible. Je ne me serais pas rendormi dans le silence.
Rallumer la radio a ramené le sourire sur mon visage et dans le cœur.
Aucun son. Je suis redevenu bougon. Les piles étaient usées, et je n’en avais pas d’autres. J’avais ouvert le tiroir de la table de chevet. Il était vide, lui aussi. D’ordinaire, j’aimais bien les entendre rouler.
J’ai mis un pain à mon oreiller, histoire de me défouler un peu. Puis je me suis allongé, les bras en croix, et j’ai fixé le lustre.
« Vas-y ! Tombe ! Détronche-moi ! Au moins, je dormirai pour de bon ! Je veux retourner dans le coma de Raoul. Depuis le temps que je rêve de conduire une micheline… Je suis sûr que… »
« Raoul… bien sûr qu’il te laissera conduire le train ! Mais il risque de sauter en marche, quand il va apercevoir la lumière… »
« Qui me parle ? »
Je ne l’ai point su. Je m’étais rendormi.
Ce jour-là, je n’ai pas fait la grasse matinée, au contraire.
Le poste, en se rallumant tout seul, m’avait bouté hors du sommeil.
J’ai commencé la journée en me levant du pied droit, ce dont je me suis humblement félicité.
Radio Nostalgie a mis un peu de baume sur mon humeur.
*
Ce jour-là, j’avais gambergé une bonne partie de la journée. Une idée me trottait dans la tête. Une idée qui glacerait probablement le sang de Raoul.
« Et pourquoi refuserait-il de t’aider à comprendre ? C’est ton ami, oui ou non ? Il n’aura pas peur de rechuter, aux deux sens du terme. C’est toi qui conduiras et ce ne sera pas à cheval sur une moto. Tu n’auras qu’à rouler lentement et faire très attention dans le fameux virage. »
« Je vais lui en toucher deux mots. On verra comment il réagira. »
Je suis parti illico acheter des piles à la supérette du coin. J’en ai profité pour faire mes courses de la semaine. La caissière ressemblait à l’infirmière de Raoul. J’en ai été ému. Je me suis dit qu’elle cumulait les métiers. J’ai éclaté de rire, elle m’a regardé, les yeux ronds.
« Je m’en suis raconté une bien bonne. »
Elle a souri.
« Je vois. »
Je l’avais imaginée manipulant une seringue pour piquouser ma carte bleue.
La sensation de partager les séquelles que Raoul subissait certainement sans rien dire.
Cette nuit-là avait duré une éternité. Normal que mon cerveau ait été choqué. Je n’étais point casqué lorsque je me suis couché, ce soir-là.
Une fois rentré, je me suis précipité vers le poste et je l’ai nourri.
Il a eu le hoquet.
Au-dessus des vieux volcans
Glissent des ailes sous le tapis du vent
Voyage
Voyage
Le plus improbable des hasards.
Je me suis vautré sur le canapé et j’ai fermé les yeux. J’ai rajeuni. Euphorique, je me suis remis debout d’un bond et…
Mes genoux ont craqué et la douleur m’a ramené dans le présent.
La radio a crépité.
Nous surfions sur la même fréquence, elle et moi.
Raoul a accepté de retourner sur les lieux du crime, mais à condition de conduire.
« On prendra ta voiture, comme ça, si on se plante… »
« Monsieur devient cynique… Bravo ! »
« Tu vois… ce long voyage m’a fait du bien. Et je te prie de croire que je n’ai pas ménagé ma monture. »
« J’ai bien cru que tu… »
« Que je ne voudrais plus entendre parler de cet arbre ? »
« Oui. »
« Il n’est responsable de rien, lui. Je n‘avais qu’à mettre la pédale douce. »
« Le coma t’a rendu intelligent. »
« Salaud ! »
« Tu allais où ? Il pleuvait, ce jour-là ? »
« M’en rappelle pas, monsieur le commissaire. »
« Sérieux ? »
« Non. Je me baladais en faisant rugir ma bécane. Envie de me lâcher un peu. Non, il ne pleuvait pas. La malchance. »
« Et maintenant, c’est ma bagnole que tu vas faire rugir ? »
« Mais non ! Ne t’inquiète pas ! Je ne vais pas te l’abîmer, ta Titine ! »
« Bien aimable. Tu as la nostalgie du temps où tu conduisais une voiture, n’est-ce pas ? »
« Non. C’est parce que je connais le chemin… pas toi. Et je déteste remplacer le GPS. »
Nous avons roulé pendant dix minutes sans parler. Raoul fixait la route, et moi… mon attention était étrangement attirée par…
« Nous sommes bientôt arrivés. »
« Regarde ! Il y a des rails dans les herbes folles ! Ils sont couverts de rouille. Je ne connais pas cette ligne. Tu savais qu’il y avait une voix ferrée désaffectée, par ici ? »
Nous avons fait une embardée.
Il avait regardé.
La voiture a foncé tout droit à la sortie d’un virage.
« C’est celui-là ? »
Raoul n’a pas eu le temps de répondre.
Il avait essayé d’éviter une biche qui, en trois bonds, avait gagné l’autre rive du fleuve de goudron.
Si je n’avais rien dit, il l’aurait évitée sans problème et nous en aurions plaisanté. Nous l’aurions même trouvée gracieuse.
J’ai rarement vu un arbre se déplacer aussi vite. Il m’a semblé que j’étais pressé d’aller à sa rencontre. Le temps de m’apercevoir que j’avais oublié de…
J’ai traversé le pare-brise et ma tête a heurté le tronc du géant de la sylve dans un grand fracas.
Un cri a salué mon départ dans les alléluias, et peut-être même ailleurs. Un cri poussé par Raoul qui, lui, avait bouclé sa ceinture de sécurité.
– EPILOGUE –
« Tu n’as plus de voiture, mon ami. »
« Et moi, c’est ma tête… J’ai l’impression d’avoir un grand trou à la place… »
Troisième semaine d’hôpital, dans une chambre dont le monitoring évoquait un sous-marin en plongée. Il y avait, heureusement, une jolie sirène pour veiller sur moi.
« C’est la même ? »
« Tu l’as fait exprès, hein, mon salaud ? »
J’ai éludé.
« Raoul ? »
« Oui. »
« C’est moi qui ai conduit le train. »
« Je sais, c’est moi qui t’ai appris. »
« Et je n’ai pas vu le bout du tunnel. »
« Normal, il s’est effondré sur le train. Seule la micheline a été épargnée. »
« Nous avons encore partagé un même rêve, c’est ça ? »
Raoul a regardé l’infirmière et lui a souri.
« Tu sais, mec, je crois qu’elle en pince pour toi. Elle était là quand tu es revenu parmi nous. Tu lui as demandé si c’était un ange, et elle a apprécié. »