Ce furent des jours d’un gris soutenu et persistant, imbibé d’une humidité qui trempait l’air comme le sol. Certaines fois, une bruine fine mouillait le visage. D’autres fois, le vent s’en mêlait et agitait les arbres faiblement.
Je quittais invariablement la maison vers les quinze heures. La chienne guettait ce moment. C’était comme si elle avait une horloge dans le ventre, doublée d’un radar qui détectait les signes annonciateurs d’un possible départ. Dès que j’attrapais ma veste, elle s’animait, tournait autour de moi, prenait de l’avance, revenait en arrière, remuait sa queue en frétillements impétueux et heureux, jusqu’à ce qu’enfin nous sortions. Elle patientait alors sur le parking, derrière la voiture, attendait l’ouverture du coffre dans lequel elle sautait en s’asseyant de profil et me fixait de la prière de ses yeux pendant que je refermais la portière.
Nous arpentions l’ancien chemin de halage du canal, profitant des quelques jours de congés qui encadraient les festivités de la fin décembre. C’était un endroit calme en cette période particulière de l’année. Du haut de la digue, la vue s’étendait sur l’horizon dégagé par les champs labourés et les rares prairies préservées des rayures de la charrue. La route passait à distance de ces étendues, limitant les possibilités d’un accident au cas où ma compagne s’échapperait derrière quelque animal débusqué. C’était un de ces endroits où j’imaginais qu’on pût la laisser divaguer sans risquer que des chasseurs postés à l’affût l’ajustent de leur fusil, bien que je me rendisse compte, par la suite, de la présence de miradors à l’orée des bosquets éparpillés dans le paysage.
Cet après-midi-là, je ne prêtais pas d’intérêt particulier aux activités de la chienne. Elle reniflait les bas-côtés, l’herbe, les souches, les broussailles, suivait des sentiers mystérieux qu’elle se dénichait sur le parcours, tandis que je m’enfermais dans l’intimité de mes réflexions, bornée par la plaine qui s’étirait jusqu’aux limites d’une pénombre avançant vers le soir.
J’écoutais sur mon téléphone portable une émission littéraire : Amos Oz, l’apôtre du rapprochement entre Juifs et Palestiniens, était mort la veille. La radio avait reprogrammé une interview enregistrée quelques années auparavant, à l’occasion de la publication de son Judas. La terre se reposait, paisible. Les arbres tiraient leurs bras noirs au ciel pour aller pêcher leurs feuilles dans le miroir des eaux immobiles du canal. Des rides parcouraient la surface et brouillaient les branches. Et je me laissais enlever par le timbre calme et profond de la voix d’Amos. Ses paroles créaient l’ambiance qui se communiquait aux arbres, au canal et à la couleur déclinante d’une voûte ombrée de longs nuages silencieux. Le temps se peignait d’un gris romancé pendant que le soleil devait, quelque part, au-dessus de ce drap de l’hiver, sombrer vers un horizon impalpable.
Amos parlait de Judas en traître par excès de confiance. Parce qu’il avait cru que Jésus était fils de Dieu à qui tout serait possible, parce qu’il avait cru au miracle et à la capacité du Christ de se détacher de la croix par ses propres pouvoirs, il avait été seul à avoir eu foi en lui, il était le seul vrai chrétien.
Et le monde autour de moi prenait la couleur du roman. Le paysage s’imprégnait de l’intime ambiance que communiquait le récit de l’écrivain. Les alignements d’arbres qui me guidaient dans la pénombre naissante, les buses qui survolaient les eaux de part en part, avant de se percher sur une branche, tout baignait dans un calme mélancolique. Les chevreuils qui, là-bas, se promenaient… Mais non, je ne les avais pas aperçus tout de suite ! Robes fauves au-dessus des lames brunes de la terre retournée, elles allaient par trois.
J’avais trop cru à la tranquillité, à la douce langueur d’une veillée d’hiver. Perclus dans mes pensées, je n’avais pas réalisé : la chienne tout à coup s’est tendue vers l’avant. Et je sens qu’elle va s’élancer. Elle s’est raidie, et je sais que je vais devoir intervenir, la rappeler, et je sais, à cet instant, qu’il y a peu de chance qu’elle m’obéisse. Il est trop tard. Elle part à travers champs et réveille le vol d’un faisan qui alarme le soir.
La chienne file. Loin déjà. Mes menaces, mes cris restent sans effet. Et je vois les touffes claires de l’arrière-train des chevreuils qui sautent par-dessus les terres sombres, entrent dans les fourrés et disparaissent. Et je crains qu’elle ne fonce vers la mort qui veille peut-être dans les miradors. Mais les miradors, heureusement, aujourd’hui, sont désertés. Elle fonce au fond du champ aux mottes renversées, molles d’avoir trop bu la pluie, qui pourtant la portent et qui portent les bonds des animaux affolés. Qui fuient vers les bois. Là, ce ne sont plus seulement quelques arbustes, mais une longue chaîne arborée qui sépare l’horizon en deux. Ils entrent dans ce bois et s’effacent au-delà de la bande embroussaillée. Il ne reste que du vert, plus rien d’autre. Et puis — cela vient très vite — un bruit sourd quelque part dans cette direction. J’appelle la chienne avec davantage de voix, une insistance panique. Je pense que si elle vit elle doit sentir le souffle tremblé de mon affolement. Pour la première fois, je descends de la digue, je cours vers l’endroit où je l’ai vue disparaître. Je l’appelle toujours. Rien ne bouge. Elle ne ressort pas. Soudain, le soir s’est étiré sur le monde, je ne m’en étais pas aperçu. Comment faire pour la retrouver si jamais elle est blessée ? Rien ne bouge et rien ne répond dans ce champ terne, dans cette obscurité qui estompe les lignes. Et comment traverser ces broussailles épaisses ?
J’hésite…
Et je retourne vers le chemin, découragé, l’angoisse me serre le cœur, le sentiment d’une catastrophe qui vient probablement de s’abattre sur moi, sur nous. Je ne me sens tout simplement pas de rentrer à la maison sans la chienne, encore moins avec son cadavre dégoulinant de sang et de boue, coincé dans le coffre. Quand la panique s’installe dans votre tête et traverse le corps, les minutes comptent pour une existence entière. On donnerait tout pour que ce moment se termine, pour précipiter la survenue de l’épilogue de cette histoire. La vie s’accélère et devient plus intense, le temps se dérègle, mais tout reste figé dans l’attente et l’effroi. J’ai l’impression que le jour a encore faibli, qu’il baisse trop vite pour me laisser la retrouver au cas où elle aurait été touchée par une balle. Je l’imagine gisant dans le sillon d’une terre froide, blessée, peut-être à l’agonie, incapable de revenir sur ses pas et de me rejoindre. Cette chienne ne sait pas aboyer, elle n’a jamais su, elle ne peut qu’émettre de petits jappements à peine perceptibles. À distance, complètement inaudibles.
Je cours le long du chemin, criant ma peur à travers l’appel de son nom…
Et je la vois !
Elle me cherchait. Plus loin.
Elle renaît soudain. N’est plus couchée là-bas dans la froidure d’un sillon, dans l’accablement brumeux et morose d’une lumière qui décline. L’espace s’élargit à nouveau. Des nuages noirs, allumés au ciel, s’acheminent, tranquilles, vers une nuit aux parfums d’aurore. La vie reprend après l’alarme. Une chienne trottine paisiblement à mes côtés. Insouciante comme toujours de ce qui ne pouvait lui arriver, elle flaire au sol les écritures nombreuses d’aventures à venir.
Le temps a passé. Nous sommes retournés au bord de l’eau en cette fin janvier. En contrebas du talus, une chevrette se montre de profil, la tête tournée dans notre direction, avec cette attitude qu’elles adoptent lorsqu’elles posent pour les photographes. Je demande à ma chienne de garder son calme, de se tenir à mes côtés. Elle me fixe d’un regard implorant. Vient se ranger. Un sentiment ambigu de peine et de déception m’assaillit : cette peine de la voir se refuser le plaisir de poursuivre la bête, qui est là, pour elle, toute proche, qui, pour le moment, ne bouge pas. Mais surtout la déception de sa misérable obéissance, s’avilissant d’une servilité qu’au fond de moi je réprouve, une docilité dont je me sens coupable. Je m’en veux de sa soumission, engendrée par ma propre appréhension d’un danger éventuel.
Sur les côtés de la piste, la chevrette est partie, la tension baisse.
Et me reviennent, encore fraîches dans ma mémoire, ces phrases pêchées dans le roman d’Amos Oz dont j’ai achevé la lecture, la veille : « Le méfiant est fatalement voué au malheur. Tout comme l’acide corrode son contenant, le soupçon le ronge à force de se préserver jour et nuit de l’humanité entière ». Cette histoire, qui se déroule sur toile de fond des tensions au Proche-Orient, s’achève sur la prise de conscience par le personnage principal que « tout, absolument tout était possible, (…) et l’avenir ne dépendait que de son audace ».
Croire au futur, quels que soient les risques et les incertitudes !
Un rassemblement de corbeaux dans le ciel trace un nuage par-dessus le canal. Dans les buissons, des passereaux curieux s’accrochent aux rameaux des arbustes. À mesure qu’on approche, ils s’envolent, sauts dans l’air, secs et courts, battements d’ailes frénétiques, se perchent plus loin dans le fouillis de ces branches osseuses. Je ne saurais dire combien nous escortent de cris ou de notes brèves qui imaginent, pleins d’espoir, un printemps, pour l’heure, hors programme. Je m’attarde à les regarder, sans escompter pouvoir les dénombrer. Tout un peuple m’apparaît là, tout à côté, entreprenant et libre.
J’aperçois un couple de chevreuils, derrière la haie, au moment où la chienne bondit, probablement encouragée par mes pensées, je me refuse à intervenir. Elle est à la suite des miroirs blancs, dressés, qui, en quelques sauts, se dérobent encore dans l’épaisseur des sous-bois.
Je continue d’avancer. Elle va revenir !
Ça y est, je la vois, elle accourt. Je poursuis ma route, rassuré. Et probablement un peu fier pour elle.
Surtout pas lui montrer.