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Je retrouvai Élise quelques jours plus tard.
La porte était entrouverte. Je frappai doucement avant d'entrer.
Elle était assise près de la bibliothèque, un livre ouvert sur les genoux. Elle ne lisait pas. Son regard semblait perdu bien au-delà des pages, comme si les souvenirs avaient parfois davantage de choses à raconter que les mots.
Elle leva les yeux vers moi et referma le livre avec précaution.
— Tu es en avance.
— Je peux repasser plus tard.
Elle secoua la tête.
— Non. Les souvenirs n'aiment pas qu'on les fasse attendre.
Je souris. Cette phrase lui ressemblait. Je pris place dans le fauteuil qui faisait désormais presque partie de mes habitudes.
Élise posa ses mains l'une sur l'autre.
— Tu sais ce qui me manque le plus ?
Je pensai aux paysages, aux saisons, aux horizons.
Elle répondit avant même que je ne parle.
— La pluie.
Je ne pus cacher mon étonnement.
— La pluie ?
Elle acquiesça.
— Pas celle qui tombe sous les dômes. Celle qui décide toute seule d'arriver.
Un léger rire lui échappa.
— Elle avait le mauvais goût de bouleverser tous nos plans.
Je l'écoutais sans rien dire.
— J'ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de protéger les cultures de la pluie lorsqu'elle arrivait au mauvais moment.
Elle esquissa un sourire.
— Puis j'ai passé l'autre moitié à essayer de la faire revenir.
Elle baissa les yeux.
— Tu vois comme la vie aime se moquer de nous ?
Cette phrase n'appelait aucune réponse.
Elle poursuivit.
— Quand j'étais enfant, ma mère ouvrait toujours les fenêtres dès qu'un orage approchait.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi ?
— Pour faire entrer l'odeur de la pluie.
Je gardai le silence. Je ne savais même pas que la pluie avait une odeur.
Élise remarqua mon expression et sourit avec une infinie douceur.
— C'est difficile à expliquer. Ce n'était pas seulement une odeur. C'était une promesse. Les jardins allaient reverdir. Les rivières allaient chanter un peu plus fort. Les oiseaux allaient revenir. Même les gens semblaient respirer autrement.
Elle se leva lentement. Sur une étagère, elle prit une vieille boîte en fer. À l'intérieur se trouvait une photographie légèrement gondolée.
Deux enfants couraient pieds nus sous une pluie battante.
Leurs vêtements étaient trempés.
Ils riaient.
Ils riaient si fort que je crus presque les entendre.
— C'est vous ? demandai-je.
Elle hocha la tête.
— Et mon frère.
Je regardai longtemps la photographie.
— Vous n'aviez pas peur d'être mouillés ?
Elle éclata de rire.
— Bien sûr que si. Ma mère nous grondait chaque fois. Puis elle finissait toujours par rire avec nous.
Elle reprit doucement la photographie. Ses doigts s'attardèrent quelques secondes sur le papier.
— Tu sais... Nous parlons souvent de ce que nous avons perdu. Mais nous oublions parfois de parler de ce que nous avons eu la chance de connaître.
Elle reposa la photographie dans sa boîte.
— Je ne voudrais pas que tu croies que je passe ma vie à regretter. J'ai eu une enfance heureuse. J'ai connu les saisons. J'ai marché dans des flaques d'eau. J'ai cueilli des mûres qui me tachaient les doigts. J'ai attendu les premières neiges avec l'impatience d'une enfant.
Elle leva les yeux vers moi.
— Si je te raconte tout cela, ce n'est pas pour que tu sois triste. C'est pour que tu saches que ce monde a existé. Pas dans les livres. Pas dans les simulations. Dans la vraie vie.
Je quittai la bibliothèque en fin d'après-midi.
Dans le couloir, une conduite d'eau vibrait doucement derrière une paroi. Je m'arrêtai quelques instants et tendis l'oreille.
Je savais que ce n'était que de l'eau circulant dans un réseau parfaitement maîtrisé.
Et pourtant...
Pendant une seconde, je me surpris à imaginer le bruit de la pluie sur un toit.
Je ne l'avais jamais entendu.
Grâce à Élise, il me manquait déjà.