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Ce qu'il restait du ciel
Le rendement

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Le rendement

Le lendemain, je repris mon service comme si rien n'avait changé.

Les ateliers étaient déjà en activité lorsque j'arrivai. Les convoyeurs transportaient leurs cargaisons de pièces détachées. Les écrans diffusaient les indicateurs de performance de la journée. Tout semblait suivre une partition écrite depuis longtemps.

En traversant le hall principal, je m'arrêtai devant un grand panneau d'information.

Les chiffres défilaient lentement.

Consommation d'eau.

Production énergétique.

Rendement des bulles agricoles.

Qualité de l'air.

Taux de recyclage.

Disponibilité des infrastructures.

Chaque donnée apparaissait en vert.

À côté de moi, deux techniciens échangèrent un regard satisfait.

— Belle semaine.

— Oui. On tient nos objectifs.

Ils poursuivirent leur chemin.

Je restai encore quelques instants devant le panneau.

Tout allait bien.

Du moins, tout ce qui pouvait être mesuré allait bien.

Cette pensée me surprit. Quelques semaines plus tôt, je ne l'aurais sans doute jamais formulée.

Je poursuivis ma route jusqu'à l'atelier.

En milieu de matinée, notre responsable réunit l'équipe. Une des bulles agricoles allait être agrandie. La demande alimentaire augmentait légèrement et les projections démographiques prévoyaient une hausse régulière de la population pour les décennies à venir.

Le projet avait été validé.

Les travaux commenceraient dans quelques mois.

Personne ne sembla étonné.

L'agrandissement d'une bulle était devenu un événement presque ordinaire.

Je notai pourtant une phrase prononcée par le responsable.

— L'objectif est d'assurer notre autonomie alimentaire sans diminuer le niveau de vie de la population.

Cette phrase resta longtemps dans mon esprit.

Sans diminuer le niveau de vie.

Je comprenais cette ambition.

Qui accepterait de voir son existence devenir plus difficile lorsqu'une autre solution semblait possible ?

À la pause, je retrouvai Tara, une collègue avec qui je travaillais régulièrement.

Nous nous installâmes près d'un jardin intérieur.

Elle remarqua mon silence.

— Tu as l'air ailleurs.

— Je réfléchis.

Elle sourit.

— Mauvaise idée.

Je ris avec elle.

— Tu réfléchis à quoi ?

J'hésitai.

Puis je décidai de lui parler de l'agrandissement des bulles.

— Tu ne t'es jamais demandé jusqu'où elles s'étendraient ?

Elle haussa doucement les épaules.

— Tant qu'elles nourrissent tout le monde...

Je laissai passer quelques secondes.

— Et après ?

Elle fronça les sourcils.

— Après quoi ?

— Dans cinquante ans. Dans cent ans.

Elle resta silencieuse un instant avant de répondre avec une sincérité désarmante.

— Je n'en sais rien.

Elle baissa les yeux vers sa tasse.

— Et, pour être honnête... je ne suis pas certaine d'avoir le luxe d'y penser.

Je la regardai.

Elle poursuivit.

— Mes parents travaillent encore. Mon frère élève deux enfants. Mon compagnon passe la moitié de son temps en surface. Moi, j'essaie simplement de faire correctement mon travail.

Elle prit une gorgée de café.

— Les gens comme nous pensent rarement dans cent ans. On pense à la fin du mois. À la prochaine intervention. Aux vacances quand on a la chance d'en prendre.

Je compris alors quelque chose d'essentiel.

L'avenir lointain n'était pas seulement difficile à imaginer.

Il demandait aussi du temps.

Un temps que beaucoup de personnes n'avaient pas.

En rentrant chez moi ce soir-là, je repensai aux réunions dont Élise m'avait parlé. Je revoyais les médecins, les ingénieurs, les agriculteurs, les économistes autour de la même table.

Soudain, une évidence s'imposa.

Ils n'étaient pas les seuls à manquer.

Autour de cette table, il n'y avait pas non plus ceux qui, tout simplement, vivaient leur quotidien.

Ceux qui n'avaient ni le temps, ni les connaissances, ni parfois l'énergie de penser à un siècle d'avance.

Et pourtant...

C'étaient eux qui vivraient avec les décisions prises en leur nom.

Je compris alors qu'une pensée globale ne consiste pas seulement à regarder loin.

Elle consiste aussi à ne laisser personne en dehors du regard.

Publié le 06/07/2026 / 15 lectures
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