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La petite fille qui mord le ciel,
Chapitre X

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La folle du pas de bruit.

Dans mon village, il y a une folle, une veuve qui perd la tête. Wahiba. On l'appelle la folle du pas de bruit. Son papa était arabe ou algérien et sa maman timorée. Je ne sais pas de quel pays il s'agit. Elle parle toute seule et elle entend des voix. Les enfants se moquent souvent d'elle.

-V'la la folle !

Ils font exprès de l'embêter. Ils la font tourner en bourrique. Ils lui jettent des cailloux. La folle du pas de bruit passe souvent la nuit dehors. Au village, les gens sont habitués.

Elle n'est pas si vieille que ça et elle porte souvent des habits pas assortis. Des robes de toutes les couleurs et pas à la mode. Les enfants la traitent d'épouvantail à moineaux. Elle a de longs cheveux tout blancs bien épais qu'elle relève en chignon et des yeux très clairs. Les gens racontent qu'elle a eu des histoires avec des hommes qui voulaient l'embrasser. Elle, elle s'en fiche, elle dort dans les prés sous la pleine lune. Les gens racontent que c'est une sorcière et qu'elle connaît les plantes pour guérir. Quand ils ne savent pas quoi faire pour se soigner, il y en a toujours un qui dit :

-T'as qu'à aller voir la timorée !

Nous, les enfants, on a toujours un peu peur de la timorée. Et on l'imagine la nuit, errant dans le village ou dans les champs au milieu des crapauds, des corbeaux et des renards.

Et puis, un jour, je l'ai rencontrée de près la timorée. Elle était assise sur un muret, sous un tilleul, près du lavoir. Moi, je revenais de chez l'épicière. Elle m'a fait signe d'approcher. Je n'étais pas très rassurée mais j'y suis allée.

-Qu' y a t' il dans ton panier ? Elle a demandé ?

-Du sucre et de la farine, j'ai répondu.

-De quelle couleur ?

J'ai trouvé ça idiot comme question mais j'ai répondu puisque c'était la timorée.

-Ben, blanc, tout blanc, normal quoi.

Elle a hoché la tête et m'a dit :

-Un jour gamine, tu iras chercher des pinceaux, tu les tremperas dans le lavoir , sur les blés, les nuages et les arbres et tu peindras le sucre et la farine.

J'ai trouvé ça joli et j'ai dit :

- Oui, Madame.

Il n'y avait personne sur la place ce jour-là et pas un bruit.

Elle m'a dit :

-Tu entends ?

J'ai répondu :

- Non, c'est bien tranquille à cette heure-ci.

Elle m'a dit encore :

-Tu te trompes, écoute le vacarme du silence.

-Je ne comprends rien, je lui ai dit. C'est parce que tu es folle ?

- Chuuuuut ! Ferme tes yeux et écoute ! Elle a répondu.

J'ai fait comme elle m'a dit et j'ai entendu les oiseaux, la voix de l'Henriette qui pestait après ses enfants, l' Gustave qui sciait son bois mais loin, le bruit d'un mixer, l'eau du lavoir, le bruit d'un tracteur, le caquètement des poules du Riton, le ronron de l'usine et le vent dans les feuilles.

-Tu entends ? Elle a murmuré.

- Oui, j'ai dit.

-C'est ça le vacarme du silence et c'est celui de la vie.

-Tu n'es pas si folle que ça alors ? j'ai osé dire.

-Tu sais gamine, la folie n'est qu'une herbe folle voulant vivre dans le désert. Montre-moi tes mains !

Je les lui ai tendues. Elle m'a prise les poignets, les a regardés et a fermé les yeux. Ça a fait comme si mes bras chauffaient d'un seul coup. J'ai attendu en la regardant. Elle a lâché mes poignets tout d'un coup et n'a rien dit.

-Alors ? J'ai demandé.

- Il n'y a rien à dire, elle a répondu, juste que tu es une bonne petite et qu'il faudra te frayer un chemin au milieu des épines et que tu devras toujours marcher vers le soleil.

-Et quand il pleuvra ? J'ai dit.

- Tu écouteras le vacarme de ton silence. Rentre chez toi maintenant et ne dis à personne que je t'ai parlé. Ils auraient peur.

Quand il pleut, je pense souvent à Wahiba et dans ma tête, je ne l'appelle plus la folle du pas de bruit mais Wahiba du vacarme du silence.

 

Dans mon village, il y a des gens bizarres comme Wahiba, qui ne font rien comme les autres. Ils sont souvent moqués. Il y a aussi les femmes légères. J'entends ça quand je joue au baby-foot avec Manu dans le café de sa grand-mère. J'ai honte quand mon papa donne son avis.

 

-Des putains, ils disent, les hommes.

 

Pourtant, il y a aussi des coureurs de jupon. Je les vois parfois quand je vais jouer dans le parc de l'usine. Ils se cachent dans les buissons et ils font des bisous et des chatouilles à des jeunes filles qui ne sont pas si légères que ça. Elles sont parfois très grosses. Je sais qu'ils sont mariés et ce n'est pas leur femme qui est dans leurs bras. Je sais aussi que c'est un « pécher » mais je ne suis pas un collabo...

 

(Dernier extrait car c'est un roman dont j' ai repris la correction)

Publié le 06/12/2025 / 11 lectures
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